mai 2015

Le complexe de Kassandra

Les mines grecques d’Eldorado sont chargées d’histoire, mais leur avenir est incertain

Par Peter Braul

Le projet Skouries d’Eldorado Gold, dont la production devrait commencer en 2017, pourrait marquer le début d’une nouvelle ère pour la région de Chalcidique, dans le nord de la Grèce. Outre la nouvelle mine à ciel ouvert en cours de développement, des résidus historiques sont de nouveau traités, des terrains à usage industriel sont réhabilités, les exploitations sont reliées les unes aux autres et Hellas Gold, la filiale grecque d’Eldorado, est résolue à faire de la municipalité d’Aristotelis une importante province d’exploitation aurifère. Cependant, la Grèce étant aux prises avec de graves difficultés politiques et économiques, chaque pas en avant est effectué avec précaution.

Des artéfacts miniers millénaires parsèment le bord de la route alors que nous quittons le petit village de Stratoni, en bord de mer, et nous frayons un chemin vers les hauteurs en direction de Skouries, la mine d’or la plus récente de Grèce. « Pour nous, c’est un retour aux sources », déclarait Mihalis Theodorakopoulos, directeur général de Hellas Gold. Il travaille sur les mines de Cassandre, qui incluent les actifs de Skouries, Olympias et Stratoni, depuis plus de 25 ans, bien avant qu’elles ne deviennent la propriété d’une société canadienne (la première était TVX Gold, en 1995). La mine adjacente d’argent, de plomb et de zinc Mavres Petres d’Eldorado, qui fait partie de l’installation de Stratoni et comprend également une usine de traitement et un port, est en activité pratiquement non interrompue depuis le VIe siècle. Les mineurs ont toujours représenté une fraction importante de la population locale, et aujourd’hui, les projets grecs d’Eldorado emploient près de 1 700 personnes de cette municipalité d’environ 18 000 habitants. À l’heure actuelle, le chômage en Grèce avoisine les 26 %. Bien qu’il nous ramène aux temps anciens, ce projet concerne davantage la reconstruction de la Grèce en tant que nation moderne.

Un passe-partout métallurgique

L’ensemble du projet des mines de Cassandre a été approuvé au titre d’une seule étude d’impact environnemental, ce qui confirme qu’Eldorado a une vision à long terme et ambitieuse pour cette région. Stratoni, qui ne produit pas d’or, pourrait sembler ne pas concorder avec le reste des activités d’Eldorado. Pourtant, le site minier existant est essentiel à la façon dont la société développe simultanément ses actifs d’Olympias et de Skouries. « Nous cherchions à créer un seul et unique centre minier », expliquait M. Theodorakopoulos. « Plutôt que d’avoir trois mines, nous souhaitons les relier en un seul complexe. Le lien entre ces sites est le procédé métallurgique. »

Ce lien ne sera cependant pas établi du jour au lendemain ; Eldorado pense qu’il lui faudra environ sept ans pour que ses installations spécialisées à Stratoni puissent assurer le traitement du minerai et du concentré des exploitations d’Olympias, de Skouries et de Stratoni.

L’or de la mine Olympias est réfractaire, aussi Eldorado prévoit de construire une usine utilisant la méthode de fusion éclair à Stratoni qui traitera un mélange de concentrés de cuivre et de pyrite à l’aide de cette technologie fournie par la société Outotec. La fusion éclair est un procédé qui permet de produire du cuivre et de l’or en produit dérivé, aussi il requiert naturellement du cuivre pour fonctionner. Ce cuivre proviendra du gisement de porphyre cuivre/or de Skouries et de son concentrateur associé. Le minerai provenant d’Olympias, quant à lui, sera raffiné afin de générer des concentrés de plomb/d’argent, de zinc et d’or. Le minerai aurifère concentré d’Olympias et le concentré de cuivre de Skouries seront ensuite mélangés durant le procédé de fusion éclair. Pour réunir tous ces éléments, il faudra construire un tunnel de transport du minerai de huit kilomètres qui reliera la nouvelle usine aux chantiers souterrains d’Olympias.

Les deux gisements aurifères sont de nature très différente du point de vue géologique. Le site de Skouries renferme un minerai à teneur relativement élevée pour un corps porphyrique, avec des réserves de 0,76 grammes par tonne d’or et de 0,51 % de cuivre ; le site d’Olympias, quant à lui, recèle un amas minéralisé polymétallique de remplacement des roches carbonatées bien plus riche. Les réserves y sont de 7,56 grammes par tonne, avec 128 grammes par tonne d’argent, 5,7 % de zinc et 4,3 % de plomb (des taux qui sont compensés par la difficulté de traiter l’or réfractaire). La relation codépendante de Skouries et d’Olympias rend ces exploitations plus rentables, mais le traitement du minerai d’Olympias à la mine de Stratoni, et donc en dehors du village d’Olympiade, est également motivé par des préoccupations d’ordre environnemental. L’ancienne production à la mine a laissé une empreinte considérable et les résidus des activités passées prennent une place considérable. Les anciens chantiers de la mine sont en cours de réaménagement afin d’être adaptés aux nouvelles activités, et les résidus font eux aussi l’objet d’un traitement et d’une récupération. L’or restant est en cours d’extraction, ce qui génère du matériau de remblai pour les zones exploitées, et les résidus asséchés sont transportés dans un parc à résidus miniers à Stratoni. C’est probablement le seul moyen pour la municipalité de rendre au site historique d’Olympias son statut initial sans avoir à en payer la facture ; quant à Eldorado, à défaut de récupérer de l’argent sur le retraitement des résidus, elle en tire au moins une certaine crédibilité sociale.

Mais les actionnaires d'Eldorado attendent un rendement de leurs investissements, et la société s'apprête à réaliser une transition majeure en termes d'économie. L'année prochaine, si le projet se poursuit, la société espère réaliser des bénéfices pour la première fois en Grèce. Le broyeur semi-autogène (broyeur SAG) et le concentrateur de Skouries sont en cours de fabrication, bien que le gouvernement ait récemment révoqué les autorisations pour mener à bien la construction de l'usine ; la démétallisation préalable se poursuit pour la mine à ciel ouvert et la production devrait commencer en 2017. « À Skouries, 30 % de l'or est vierge, aussi avec un circuit de concentration par gravité, cet or sera extrait dès le premier jour de la production », expliquait M. Theodorakopoulos. « Les 70 % d'or restants seront mélangés au concentré de cuivre et seront vendus à des fonderies externes les six ou sept premières années. Une fois notre usine métallurgique construite [à Stratoni], jusqu'à 30 % du concentré de cuivre produit sera traité conjointement avec le concentré d'Olympias. »

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Le minerai du site d’Olympias sera transporté par l’intermédiaire d’un tunnel de huit kilomètres pour être traité à Stratoni
 

Mode multitâche

En septembre dernier, lors de ma visite sur le site, le directeur des opérations pour Eldorado en Grèce Britt Reid et son équipe d’exploitation étaient aussi sur place ; ils prenaient note des progrès réalisés et on les sentait impatients de prendre la relève de l’équipe de construction, même s’il leur faudra encore attendre une année. Les bulldozers déplaçaient des masses de terre pour préparer les installations de gestion des résidus et une équipe installait des puits perdus et d’injection pour détourner les eaux souterraines du corps minéralisé dès le début de la production dans la mine à ciel ouvert. Parallèlement, le développement de l’exploitation souterraine se poursuivait, laquelle remplacera la production dans la mine à ciel ouvert environ sept ans après le démarrage des activités. « Nous y arriverons », m’assurait M. Reid.

Skouries sera la première tentative de développement d’une mine d’or à ciel ouvert en Grèce. Le projet a été conçu de manière à minimiser son empreinte, aussi les perturbations totales en surface ont été limitées à 180 hectares. La société d’experts-conseils SRK Consulting a été contactée afin de déterminer l’équilibre optimal entre les exploitations à ciel ouvert et souterraine. M. Theodorakopoulos expliquait que la mine aurait pu être entièrement souterraine, « mais dans ce cas, nous n’aurions pas pu utiliser la mine à ciel ouvert comme zone d’élimination des résidus, aussi nous aurions été contraints de développer un autre parc à résidus miniers et d’occuper environ 700 hectares ». Il ajoutait que l’exploitation à ciel ouvert de l’intégralité du gisement aurait impliqué d’occuper 1 600 hectares.

Les préparations se poursuivent à Skouries, et Olympias est soumise à la même pression pour commencer l’exploitation minière l’année prochaine. En novembre, Konstantinos Markogiannis, directeur de l’usine à Olympias, commencera à moderniser son équipement afin de traiter l’alimentation de la mine une fois que tous les résidus historiques auront été de nouveau traités. « Nous arrêterons nos activités pendant six mois afin d’installer les nouveaux équipements et de modifier l’usine », déclarait-il, ajoutant que selon ses estimations, la production pourrait commencer à la mine en mai l’année prochaine. Son équipe est bien habituée aux changements ; en effet, elle a tout d’abord dû remettre l’usine en état afin de pouvoir traiter les résidus, et au sein même de ce procédé, y apporter de légères modifications chaque mois. Par exemple, les schlamms fins trouvés dans les anciens résidus ont posé un problème d’exhaure pour les filtres à disques. « Si le concentré est inférieur à 20 grammes par tonne, la matière n’est pas vendable, et les pénalités sont très élevées », expliquait M. Markogiannis.

Les filtres-presses feront également partie des projets de M. Markogiannis pour le minerai brut. Jusqu’à ce que l’entreprise de forage Aktor ait fini le tunnel menant à Stratoni, les résidus fins asséchés seront envoyés par camion au parc à résidus miniers de Stratoni et les résidus grossiers serviront de remblais miniers cimentés ; en outre, de nouveaux filtres-presses seront ajoutés de manière à assurer le maintien de la capacité du concentrateur d’Olympias de 400 000 tonnes par an au maximum.

Joel Rheault, directeur général de la mine d’Olympias, surveille le développement des ressources inexploitées à Olympias ainsi que l’élargissement et l’élévation des anciennes galeries qui pourraient encore servir. M. Rheault, originaire d’Atikokan, en Ontario, a emménagé près de Thessalonique avec sa femme et ses trois enfants. Il est peu probable qu’il se retrouve au chômage. « Il y a encore tant à faire », expliquait-il, le regard heureux alors qu’il étudiait le plan de la mine. L’exploitation minière menée auparavant n’avait permis d’atteindre que la partie supérieure d’un corps minéralisé et avait laissé de côté un second gisement situé à une centaine de mètres à l’est. M. Rheault et son équipe espèrent y arriver bientôt. « La descenderie est ouvrira plusieurs galeries d’avancement qui nous permettront de commencer à nous rapprocher du corps minéralisé [à l’est]. »

Théâtre politique à la grecque

Au vu du travail considérable accompli dans les exploitations d’Eldorado, il est difficile d’accepter les tentatives d’intimidation du gouvernement grec (p. 109). D’après Eldorado, les mines généreront plus de 5 000 emplois directs et indirects une fois qu’elles seront en pleine production, ce qui n’est pas négligeable à une époque aussi noire pour la Grèce sur le plan économique.

Eldorado fait de son mieux pour établir de bonnes relations et faire preuve d’une hospitalité à la grecque. La culture locale implique de longues pauses-café afin de répondre aux exigences sociales, et personne ne prend son déjeuner sans compagnie. Mais imposer des techniques minières modernes dans une économie principalement axée sur le tourisme n’est pas simple. « Changer les mœurs et l’état d’esprit prend du temps, de la patience et une bonne dose de dialogue », expliquait Eduardo Moura, vice-président d’Eldorado et directeur général des exploitations en Grèce. Afin de familiariser les habitants de la région à ses activités et de leur montrer son engagement envers l’environnement, la société aurifère a accueilli plus de 4 000 personnes sur ses sites de Chalcidique l’année dernière. Les étudiants arrivent par autocars entiers, et Kostas Georgantzis, directeur des RP de la société, m’affirmait que la société a constaté une amélioration notable du sentiment public. Cependant, la société mène un combat de longue haleine.

En ce moment, la forte tension imposée sur les exploitations d’Eldorado semble provenir de la situation chaotique qui affecte Athènes plutôt que des protestations locales. Les divisions politiques dans le pays font maintenant l’objet d’un élan passionnel, voire violent, qu’il est difficile de concilier avec la réputation de cette nation comme berceau de la démocratie.

Dans la municipalité d’Aristotelis, cependant, on espère que les choses se tassent à mesure que les bénéfices des projets d’Eldorado commencent à se faire sentir dans les communautés environnantes. « Le slogan électoral de notre nouveau maire était “ Œuvrons à réunifier la région “ », indiquait M. Theodorakopoulos, ajoutant que les groupes qui étaient auparavant contre l’exploitation minière se sont ralliés à ce nouveau chef de file et sont prêts à découvrir les activité de la société. C’est peut-être de cette manière, pas à pas, qu’un pays se reconstruit.

Traduit par Karen Rolland


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