déc '15/jan '16

Une industrie en phase

Les négociations n'ont pas toujours été faciles pour Jeff Harrison quand, il y a cinq ans, il frappait aux portes des habitants de Hemerdon au Royaume-Uni pour les convaincre de vendre leurs maisons. Avec leur coopération, leur expliquait-il, 220 nouveaux emplois seraient créés dans la région, ce qui permettrait d'injecter des fonds dont l'économie locale avait cruellement besoin. Cette prospérité future dépendait cependant du démarrage de la mine de tungstène Drakelands, en construction depuis 1867.

Par Peter Braul

Les 15 propriétaires ont fini par accepter sa proposition. « Certains continuent de venir voir comment se développe le projet de mine sur ce site où se trouvaient auparavant leurs maisons », indiquait M. Harrison, directeur de l'exploitation pour le Royaume-Uni chez Wolf Minerals, dont le projet Drakelands représente à l'heure actuelle la première nouvelle mine métallifère développée sur l'île depuis 45 ans.

Cette exploitation, qui devrait produire jusqu'à 5 000 tonnes de concentré de tungstène et 1 000 tonnes de concentré de minerai d'étain par an, est une véritable bénédiction pour l'économie du comté de Devon ainsi que pour la région voisine des Cornouailles, où l'exploitation minière a toujours constitué une source importante de revenus. « La plupart des habitants de la région ont un lien avec l'industrie minière ; si eux n'ont pas forcément travaillé dans ce secteur, leurs pères ou leurs grands-pères y ont sans doute consacré leurs vies. C'est une tradition familiale », expliquait M. Harrison. « Au fond, tout ce à quoi j'ai assisté au cours de ma vie est la fermeture de l'industrie de l'étain, la déliquescence de l'industrie du charbon et la ruine de l'industrie d'extraction de la terre à porcelaine. Rien ne s'est renouvelé, rien n'a été positif. »

M. Harrison s'est beaucoup investi sur le plan personnel dans ce projet et, de manière générale, dans l'exploitation minière dans le sud-ouest du Royaume-Uni. « J'habite ici depuis 1983, mes enfants sont nés ici », déclarait-il, se remémorant les 20 années qu'il a passées à travailler dans une mine voisine de kaolin où il était directeur de secteur, mais dont les activités ont depuis bien diminué. Il est parti en Australie en 2005 pour travailler chez QMAG à Queensland, mais est revenu dans le Devon en 2010. « J'étais sans emploi, et le site se trouve à moins de 20 kilomètres de chez moi ; j'aurais difficilement pu trouver mieux. »

Toutefois, ranimer l'industrie de l'extraction des métaux au Royaume-Uni est une tâche bien complexe pour un seul homme. Lorsque M. Harrison a rejoint la société il y a cinq ans, la réussite de Drakelands était loin d'être gagnée. « Lorsque j'ai commencé à travailler chez Wolf Minerals, la société comprenait en tout et pour tout trois hommes en Australie et moi au Royaume-Uni », se rappelait-il. « En 2010, certaines personnes nous prenaient pour des fous. Presque personne ne pensait que nos efforts allaient aboutir. » L'année suivante, cependant, la société publiait une étude de faisabilité positive à une époque où le tungstène se vendait à 45 000 $ US la tonne, et le projet a alors commencé à gagner du terrain.

Le projet devrait progressivement atteindre sa pleine capacité début 2016, et chaque jour marque une étape importante dans l'histoire minière britannique. Le jour de ma visite à la fin du mois d'octobre, Orica était en train de procéder au premier essai pour les coups de mine, de petite ampleur certes. « Il s'agissait davantage de quelques bruits secs créant des ondes de choc que l'on peut mesurer pour ensuite modéliser et prévoir les prochains coups de mine », expliquait M. Harrison, ajoutant que l'abattage à l'explosif deviendra indispensable à mesure que la mine à ciel ouvert devient plus profonde et la roche plus dure. L'optimisation des coups de mine aidera à éviter le bruit, la poussière et les vibrations inutiles qui pourraient déranger les personnes vivant à proximité. 

Pour M. Harrison et son équipe, il est très important de ne rien laisser au hasard. « En tant qu'ingénieur des mines britannique, on souhaite aussi bien faire les choses pour l'industrie minière de notre pays », ajoutait-il. « Quand je suis rentré à l'université dans les années 1970, il existait huit ou neuf écoles des mines et on envoyait les ingénieurs miniers dans le monde entier. Aujourd'hui, seule la Camborne School of Mines existe encore. »

L'école des mines de Camborne

Aux dernières nouvelles, 14 diplômé(e)s de la Camborne School of Mines (l'école des mines de Camborne), qui se trouve près de Falmouth à environ 100 kilomètres du site, travaillaient sur le projet Drakelands. « C'est parce que nous sommes les meilleurs », plaisantait James McFarlane, diplômé de l'école et principal géologue minier chez Wolf Minerals. Depuis qu'il a commencé à travailler pour la société au début de l'année, il tente de réunir toutes les données géologiques qui ont été recueillies au cours de l'histoire de la mine. « Pour savoir où l'on va, il faut savoir où l'on a été, aussi j'ai reconstitué au mieux que j'ai pu les travaux qui ont été menés antérieurement », ajoutait-il.

Certains diagrammes, notes et cartes datent de la Première Guerre mondiale mais, comme l'expliquait M. McFarlane, « la plupart des données sont issues de travaux menés entre la fin des années 1970 et le milieu des années 1980. Ces travaux sont de très grande qualité, mais sont consignés sur papier ». Outre la numérisation des informations, son équipe a dû les normaliser de manière à créer une base de données plus solide pour la phase de production.

Les travaux de recherche du professeur Robin Shail de l'école de Camborne, qui portent sur la géologie du sud-ouest de l'Angleterre, sont particulièrement précieux pour M. McFarlane. Les étudiant(e)s diplômé(e)s de M. Shail entreprennent souvent des projets portant spécifiquement sur la géologie aux alentours du gisement de Drakelands, dans lequel le granit qui renferme des filons précieux de wolframite est remonté et a été assimilé dans les sédiments dévoniens environnants que l'on trouve dans la région. « Ces sédiments datent de l'ère du Dévonien, qui tire son nom du comté du Devon », indiquait M. McFarlane. « Je me suis lancé dans ce projet sans trop savoir ce qu'il en était, mais une fois que j'ai découvert l'ampleur du gisement, j'ai commencé à réaliser sa complexité. Il y a tant de choses à faire ; j'ai dû me démener pour m'assurer que la phase de démarrage et de mise en service soit parfaite. »

L'école et la mine sont en parfaite symbiose. « Nous sommes ravis de pouvoir attribuer un poste dans chacune des quatre équipes à un diplômé(e) et préférons les savoir ici plutôt qu'à s'évertuer à trouver un emploi digne de leurs qualifications », indiquait M. Harrison. Ces diplômé(e)s acquièrent de l'expérience en travaillant dans une mine et augmenteront leur chance d'être embauché(e)s lorsque l'industrie remontera la pente ; quant à Wolf Minerals, elle développe une équipe de jeunes talents qui pourront remplacer les membres du personnel à mesure qu'ils prennent leur retraite.

Phil Hingston, métallurgiste principal de l'usine de traitement, est un autre diplômé de l'école des mines de Camborne, originaire de Plymouth. Comme beaucoup d'autres membres de l'équipe, il a à son actif une expérience d'envergure internationale, et se rappelle qu'avant de rejoindre Wolf Minerals au début de l'année, il connaissait déjà ou avait déjà travaillé avec la plupart des membres de l'équipe spécialisée dans le tungstène. Il avait par exemple rencontré M. McFarlane en Irlande du Nord alors qu'il travaillait dans une mine d'or. « Nous avons travaillé ensemble pendant environ 15 mois, et nous sommes restés en contact. »

Une histoire très contemporaine

La guerre a eu un impact dévastateur sur le sud-ouest du Royaume-Uni tout autant que sur le reste de l'île. Plymouth, située à seulement 10 kilomètres du projet, abrite un grand port ainsi que des installations militaires et est considérée comme la ville anglaise la plus ravagée par les bombardements de la Seconde Guerre mondiale. La mine est elle aussi, d'une certaine façon, née de la guerre. 

La découverte de tungstène sur le site remonte à 1867, mais l'exploitation est arrivée bien plus tard. Les usines de traitement ont été construites durant les Première et Seconde Guerres mondiales afin de remplacer les réserves qui ne pouvaient plus être envoyées de l'étranger. Malheureusement, ces usines ont rarement traité de minerai ; il a fallu tellement de temps pour développer la mine qu'au moment où les usines devaient être mises en service, les guerres qui les avaient rendu si importantes ont pris fin et l'ouverture de la mine a de nouveau été repoussée.

Pourtant, même après la Seconde Guerre mondiale, on continuait de s'intéresser au développement de ce projet. La société Amax s'est intéressée au gisement à la fin des années 1970 et a commencé les forages d'exploration qui ont fini par définir la majeure partie du gisement en production aujourd'hui. Le conseil du comté du Devon a délivré un permis de construire à la mine en 1986, mais comme rien ne se passe jamais comme prévu, le prix du tungstène, qui s'était effondré au début des années 1980, n'est pas remonté. Amax a fini par rendre aux propriétaires les terres qui recouvraient le gisement, malgré l'obtention du permis de construire qui s'étendait jusqu'en 2021. Wolf Minerals a heureusement pu profiter de ces permis, qui sont toujours valides, et mène actuellement des travaux pour prolonger la durée de vie de la mine. 

Un environnement confortable

On pourrait penser que l'Angleterre, dont la population est dense, n'est pas l'endroit idéal pour mener des activités minières au XXIe siècle. Pourtant, les employé(e)s à salaire horaire coûtent moins cher au Royaume-Uni qu'ailleurs en Europe en moyenne, et l'industrie minière y est en outre relativement bien acceptée, ce qui rend cette région intéressante à plusieurs points de vue. Les réglementations sont cependant très strictes et difficiles à comprendre. M. Harrison précisait cependant que l'installation de gestion des déchets de la mine Drakelands sera la première au Royaume-Uni à être autorisée au titre de la directive européenne concernant la gestion des déchets de l'industrie minière adoptée en 2006 et modifiée en 2009 par décision de la Commission européenne (CE). « Nous qualifions ce projet d'environnemental plutôt que de projet minier », ajoutait-il. « Les permis environnementaux délivrés par l'agence britannique pour l'environnement ont été très difficiles à obtenir, mais notre collaboration avec les autorités réglementaires a été très positive sur ce sujet qui était aussi nouveau pour eux que pour nous. »

L'un des grands avantages de cette exploitation est que le circuit de traitement repose presque entièrement sur la concentration gravimétrique. La région présente de petite quantité d'arsenic associé au granite, mais la société surveille cela de près et respecte des conditions très strictes pour empêcher que ses activités ne concentrent ou n'augmentent les niveaux déjà présents à l'état naturel dans les sols et les voies navigables de la région.

En fin de compte, dans une région où l'exploitation minière est une activité courante et non une exception, Wolf Minerals est un voisin plutôt classique qui apporte prospérité à la région et que l'on ne considère pas comme un adversaire. « C'est assez exceptionnel de pouvoir dire que l'on s'apprête à produire 4 % du tungstène à l'échelle mondiale à moins de dix kilomètres au nord de Plymouth », déclarait M. Harrison.

Traduit par Karen Rolland


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