déc '15/jan '16

Le métal maudit du Vieux Nick

Par Katelyn Spidle

Axel Fredrik Cronstedt
Le baron Axel Fredrik Cronstedt |
Wikimedia Commons

Au Moyen Âge, le cuivre est un métal extrêmement précieux. On forge ses alliages, le bronze et le laiton, pour la construction de monuments ecclésiastiques ainsi que pour la fabrication de pièces et d'armes, des objets qui définissent la culture matérielle de l'Europe médiévale. Au XVIe siècle, la chaîne de montagne Erzgebirge (également connue sous le nom de monts métallifères), située le long de la frontière actuelle de l'Allemagne et de la République tchèque, devient l'épicentre de l'exploitation minière en Europe centrale en raison des grands gisements de cuivre et d'autres minéraux précieux qu'elle renferme.

En 1750, des mineurs de Saxe, une région à l'est de la chaîne Erzgebirge, découvrent un gisement minéral étonnant. Le minerai brun rougeâtre qu'il contient ressemble étrangement à du cuivre malgré sa teinte légèrement plus claire. Après le long et douloureux procédé d'extraction, de concassage et de grillage du minerai, les mineurs restent perplexes devant le métal de couleur vive et argenté extrêmement dur produit par la fusion. Ils ont beau essayer, ils ne parviennent pas à rendre ce métal malléable.

Après plusieurs tentatives, leur déception se transforme en une vision d'horreur et de dégoût lorsque les hommes commencent à tomber malade. Les mineurs en charge de la fusion de ce minerai mystérieux commencent à montrer des signes d'empoisonnement. Certains se plaignent de douleurs intenses dans l'estomac, suivies de vomissements et de diarrhées. D'autres ressentent une sensation de vertige, menant à des accidents et des chutes. Certains mineurs travaillant dans les fonderies sont même atteints de fièvre délirante, se retrouvent en état de choc ou meurent.

Ils en concluent que ce minerai n'est en réalité pas du cuivre mais quelque chose qui lui ressemble. Convaincus que ce gisement est l'œuvre malveillante du diable, les mineurs le baptisent Kupfernickel, qui signifie littéralement le « cuivre du vieux Nick ». Dans la mythologie saxonne, Old Nick (Vieux Nick) est le nom d'un lutin diabolique et est également l'un des surnoms attribués au diable.

Partout en Europe, la rumeur de la malencontreuse rencontre des Saxons avec Kupfernickel se répand, ce qui vient aiguiser la curiosité d'un chimiste suédois, le baron Axel Fredrik Cronstedt. Élève de Georg Brandt, le chimiste et minéralogiste qui a découvert le cobalt, M. Cronstedt deviendra plus tard connu comme l'un des fondateurs de la minéralogie moderne.

Si les mineurs saxons superstitieux condamnent ce minerai maléfique qu'ils qualifient d'inutile et même de dangereux, M. Cronstedt tente de découvrir la bonne technique pour extraire le cuivre de ce minerai particulier. En 1751, il fait une découverte, qui n'est cependant pas celle à laquelle il s'attendait.

Ce qu'il parvient à extraire du Kupfernickel n'est pas du cuivre, mais une substance totalement différente. Ce métal argenté dur et blanc est aussi solide que du fer, mais également malléable, ductile et magnétique. Son point de fusion est par ailleurs extrêmement élevé, à 1 453 degrés Celsius, et il contient 56 % d'arsenic. Ses observations viennent confirmer que les mineurs saxons ne sont pas tombés malades à cause d'un esprit maléfique issu d'une légende allemande, mais ont bel et bien été empoisonnés par l'arsenic libéré durant le procédé de fusion.

En 1754, M. Cronstedt raccourcit le nom Kupfernickel pour donner un nom à ce nouveau métal, le nickel. Nous ne savons toujours pas à ce jour si M. Cronstedt connaissait les origines diaboliques de ce mot allemand.

Dans les décennies qui suivent, on considère le nickel comme un métal rare étant donné les difficultés rencontrées pour trouver le minerai de Kupfernickel. Cette situation change en 1824, lorsque l'on constate que l'on peut obtenir ce métal comme produit dérivé dans la production du bleu de cobalt. Dans les années menant à cette découverte, les propriétaires de mines de cobalt prétendent que les minerais du nickel au comportement étrange sont en réalité du cobalt qui a perdu son âme.

Peu après, en 1848, la Norvège commence à exploiter la pyrrhotite riche en nickel, ce qui fait du pays le premier producteur mondial de nickel à grande échelle. La production à grande échelle implique que ce nickel devient accessible à tous. Plusieurs grands gisements sont découverts durant la deuxième moitié du XIXe siècle, notamment en Nouvelle-Calédonie, en Russie et en Afrique du Sud. Le bassin de Sudbury, au Canada, est découvert en 1883 et révèle un gisement minéral extraordinaire dont les mines produisent encore des dizaines de milliers de tonnes de nickel par an.

L'utilisation du nickel se répand rapidement. Sa durabilité, associée à sa résistance à l'oxydation et à la corrosion, en fait un métal idéal pour de petits objets du quotidien tels que les pièces de monnaie et les couverts.

La demande de nickel explose lorsqu'on commence à l'associer au chrome, au cadmium, à l'argent, au fer, au zinc et au cuivre pour créer une variété d'alliages. Après son introduction dans la production de l'acier en 1889, le nickel sert de base à la révolution industrielle. Il est utilisé pour la galvanisation de la voie ferrée qui relie New York à St Louis et l'acier, un alliage composé entre autres de nickel et de fer, sert à construire les gratte-ciels de Chicago.

Aujourd'hui, on utilise les alliages de nickel dans la fabrication de toute une gamme de produits, des couverts au matériel électronique en passant par l'équipement médical et les infrastructures. On pensait auparavant que le nickel était un métal rare, mais l'on sait désormais qu'il s'agit de l'un des dix éléments les plus communs sur Terre. La plupart des grands gisements restent cependant enfouis sous la croûte terrestre ; de nombreux experts pensent même que le nickel constitue une petite portion du noyau terrestre.

Traduit par Karen Rolland


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