août/septembre

En eaux troubles

À Bitumount, Robert Fitzsimmons développe une technologie fondamentale pour l'exploitation des sables bitumineux

Par Correy Baldwin

Les premières tentatives d'exploitation des gisements de sables bitumineux dans le nord de l'Alberta constituaient un réel casse-tête, autant pour les scientifiques que pour les ingénieurs et les magnats du pétrole. En effet, séparer le bitume du sable et le raffiner pour obtenir du pétrole brut était à l'époque un véritable mystère. Pourtant, au début du XXe siècle, une exploitation en difficulté située dans la fondrière du nord de l'Alberta a persévéré des années durant entre génie créatif et revers économique pour devenir le fondement d'un bastion industriel.

En 1922, Robert Fitzsimmons arrive dans l'Athabasca, en Alberta, et rejoint les autres personnes qui se sont installées dans la région dans l'espoir d'accéder aux réserves de bitume situées juste sous leurs pieds. Sa présence est assez improbable dans la région ; originaire de l'île du Prince-Édouard, il n'a que peu d'expérience dans l'industrie du pétrole. Mais en peu de temps, il commence à forer des puits comme tout le monde, dans un effort vain d'exploiter des gisements encore très mal compris. Pendant des années, il se bat pour développer un produit commercialement viable jusqu'à ce qu'il entende parler d'une usine pilote mettant à l'essai une nouvelle méthode d'extraction. Il décide alors de s'y rendre en personne.

L'usine pilote est gérée par Karl Clark, directeur de la recherche sur les sables bitumineux au conseil de recherche industrielle et scientifique financé par l'État de l'Alberta. Les sables bitumineux sont initialement considérés comme une source de goudron pour la construction de parois d'étanchéité et le pavage des routes, mais M. Clark devient rapidement persuadé que l'on peut extraire du pétrole brut de ce bitume pour l'utiliser en tant que carburant. En 1928, après avoir travaillé près d'une décennie sur la séparation des sables bitumineux, il développe un procédé digne d'être breveté, à savoir une technique d'extraction à l'eau chaude qui sert encore de base à l'extraction des sables bitumineux de nos jours.

Se fondant sur le procédé développé par M. Clark, M. Fitzsimmons se sert de ses ressources limitées et de son esprit d'initiative pour développer sa propre version brute de la technique dans un site situé à 89 kilomètres au nord de Fort McMurray. Son exploitation improvisée ne dispose pas des adjuvants chimiques et de l'équipement motorisé qu'utilise M. Clark à son usine, ce qui augmente considérablement le travail et réduit sa rentabilité. Le résultat est un pétrole brut de qualité certes très médiocre, mais qui n'en reste pas moins du pétrole brut. M. Fitzsimmons procède à sa première vente, brevette son invention et baptise son usine de séparation Bitumount.

Sa version du procédé est plutôt simple ; elle implique de concasser le minerai du bitume et de le mélanger à de l'eau chaude, de remuer ce mélange et de le laisser reposer. Le sable se dépose au fond et le pétrole épais remonte en surface et peut facilement être écumé. Le pétrole ainsi récupéré est ensuite envoyé dans une rigole d'eau froide pour éliminer les sédiments restants, puis enfin chauffé afin que l'eau s'évapore. L'intégralité du procédé se fait manuellement. Même pour l'extraction du bitume, M. Fitzsimmons ne se sert que de chevaux pour dégager les buissons et les morts-terrains, et les ouvriers creusent avec leurs mains le sable bitumineux. Ces derniers le chargent ensuite dans des barils transportés par wagons qui sont déversés dans les cuves de stockage de Bitumount.

M. Fitzsimmons s'efforce de perfectionner et de développer son exploitation, mais il a beaucoup de mal à récolter les fonds nécessaires. À l'époque sévit la grande dépression et le pétrole brut américain envahit le marché, aussi les investisseurs se méfient d'une jeune exploitation de sables bitumineux. En 1937, M. Fitzsimmons réussit à récolter suffisamment d'argent pour construire une raffinerie rudimentaire, mais il est déjà trop tard. Il fait bientôt faillite, et Bitumount est mise en vente. Lloyd Champion, un financier perspicace de Montréal, rachète le projet en 1943.

M. Champion conclut une entente avec le gouvernement de l'Alberta pour construire une centrale de démonstration à Bitumount reposant sur le procédé d'extraction à l'eau chaude de M. Clark. La province espère pouvoir prouver que la production de sables bitumineux est non seulement réalisable, mais constitue par ailleurs un excellent investissement. Le gouvernement accorde 250 000 $ à M. Champion pour construire une nouvelle usine et une raffinerie, que le financier accepte de rembourser sur 10 ans ; passé ce délai, l'exploitation lui appartiendra. La construction commence en 1945, mais les coûts triplent et atteignent 750 000 $. Malgré les progrès réalisés, M. Champion est obligé de se retirer.

Le gouvernement reprend l'exploitation et en 1948, la production commence à la nouvelle usine industrielle. Sidney Blair, un expert en sables bitumineux qui avait commencé sa carrière en tant qu'assistant de recherche de M. Clark, est embauché pour évaluer l'exploitation. M. Blair publie un rapport enthousiaste en décembre 1950, et conclut que les sables bitumineux sont commercialement viables.

Le gouvernement commence la promotion des sables bitumineux ; il organise une conférence internationale qui réunit scientifiques, ingénieur(e)s et membres de l'industrie du pétrole et inclut une visite de Bitumount. L'industrie des sables bitumineux a un avenir brillant devant elle, contrairement à l'usine qui touche à sa fin. Après avoir prouvé sa viabilité, le gouvernement décide de se retirer de la scène du pétrole. Il ferme Bitumount en 1958, laissant le site à l'abandon.

Les efforts de M. Fitzsimmons auront néanmoins contribué à poser les bases pour les futurs producteurs de sables bitumineux. En 1964, la société Sun Oil commence la construction de son usine Great Canadian Oil Sands en se fondant sur les dures leçons enseignées par M. Fitzsimmons. Actuellement exploitée par Suncor, cette usine marque l'avènement d'une série d'exploitations commerciales des sables bitumineux.

Traduit par Karen Rolland


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