octobre 2014

La guerre arrive à l'île Bell de Terre-Neuve

Par Herb Mathisen

À l'automne 1942, le monde est en guerre pour la deuxième fois en 24 ans. Après avoir bombardé l'Europe occidentale, l'Allemagne s'engage dans un conflit sur deux fronts : à l'est avec une Union soviétique retranchée, et à l'ouest avec les Alliés qui s'accrochent à la Grande-Bretagne. Sur ce front-là, l'Allemagne sait pertinemment que si elle parvient à bloquer l'arrivée des ravitaillements d'Amérique du Nord, elle pourra affaiblir les troupes et peut-être même envisager de conquérir le Royaume-Uni.

Ainsi, l'océan Atlantique devient un important champ de bataille pendant la Seconde Guerre mondiale. La marine allemande, à l'aide de ses célèbres sous-marins U-Boot, réussit à assiéger les Alliés grâce à sa tactique très performante dite des « meutes de loups », dans laquelle de grands groupes de sous-marins allemands préparent des embuscades pour intercepter les convois transatlantiques. Les Allemands coulent ainsi des milliers de navires de ravitaillement et d'escorte. L'évolution des technologies et des stratégies permet à la guerre de s'étendre jusqu'aux côtes canadiennes. À l'automne 1942, on peut voir les U-Boot patrouiller dans les eaux au large de Terre-Neuve, traquant comme des requins le district d'une exploitation de minerai de fer importante à l'ouest de St. John.

L'île Bell, une masse terrestre accidentée de neuf kilomètres sur trois se trouvant dans la baie de la Conception de Terre-Neuve, abrite des exploitations de minerai de fer fonctionnant en continu depuis 1895. Avant la guerre, les mines de l'île envoyaient la majeure partie de leur production en Allemagne. Cependant, après la déclaration de guerre du Canada en septembre 1939, la plupart du minerai de fer est envoyé dans des aciéries de Sydney, en Nouvelle-Écosse, pour contribuer aux efforts de construction navale en temps de guerre. Tous ces éléments font de la minuscule île Bell un atout important pour les Alliés, mais également une cible stratégique pour les Allemands.

Au début de l'année 1942, les U-Boot commencent à attaquer des navires le long de la côte est, visant des navires américains majoritairement mal préparés après la déclaration de guerre officielle de l'Allemagne contre les États-Unis en décembre 1941. Entre les mois de janvier et d'août 1942, plus de 600 navires marchands sont détruits au large de la côte est, entraînant la mort de milliers de personnes.

Rolf Rüggeberg, le célèbre capitaine allemand de l'U-513, traque les navires des Alliés dans les eaux de Terre-Neuve depuis août. Il suit le mouvement des navires à vapeur allant et venant de la baie de la Conception ; le 4 septembre, il suit un petit navire dans la baie et se trouve nez à nez avec trois navires amarrés sur les berges de l'île Bell. M. Rüggeberg attend toute la nuit, et le 5 septembre, ouvre le feu sur le vraquier Saganaga alors que ce dernier attend un convoi à destination de Sydney transportant 8 300 tonnes de minerai de fer. Deux torpilles frappent successivement le vraquier, qui coule en trois minutes. Trente marins périssent dans l'accident, et seulement quatorze en réchappent. L'équipage du vraquier canadien Lord Strathcona, témoin de l'attaque, s'échappe préventivement dans des canots de sauvetage avant que deux torpilles ne viennent détruire leur navire 30 minutes plus tard. Le navire Lord Strathcona coule, mais les 44 membres de l'équipage sont sains et saufs. Le troisième navire, le PLM 27, s'en sort indemne.

Les habitants de l'île Bell mettent en œuvre des systèmes de défense et des fortifications pour protéger les navires arrivant vers l'île. Malgré leurs efforts, deux autres navires seront attaqués plus tard dans l'année par la flotte allemande d'U-Boot. Le 2 novembre au matin, le sous-marin allemand U-518 torpille le cargo à vapeur canadien Rose Castle, amarré au large de l'île. Par coïncidence, ce bateau avait évité de peu la catastrophe deux semaines auparavant, quand la torpille lancée par l'U-Boot n'avait pas éclaté. Cette fois-ci, 23 membres de l'équipage périssent dans le naufrage du navire. Avant de s'esquiver, l'U-518 détruit également le PLM 27, qui avait échappé à l'attaque quelques semaines auparavant.

Lors de l'attaque de l'U-518 en novembre, une torpille, destinée au navire charbonnier Anna T., rate accidentellement sa cible et vient frapper la jetée Scotia, le quai de chargement de l'île Bell, entraînant des dégâts de plus de 30 000 $. Ceci fait de l'île Bell l'une des rares communautés d'Amérique du Nord à avoir été directement attaquée pendant la Seconde Guerre mondiale.

Les résidents de l'île Bell sont traumatisés par ces attaques et par le naufrage, en octobre, du SS Caribou, un traversier affecté au transport de passagers en provenance de North Sydney, en Nouvelle-Écosse, et à destination de Port-aux-Basques, en Terre-Neuve, qui coûte la vie à 137 personnes. Pourtant, la production se poursuit dans les mines et les expéditions de minerai de fer continuent jusqu'à la fin de la guerre.

L'arrêt de la demande en minerai de fer pour la guerre et la fin de la reconstruction de l'Europe marquent le déclin de l'exploitation minière sur l'île Bell. Ses activités ne peuvent plus faire concurrence aux autres méthodes d'extraction bien moins coûteuses utilisées ailleurs. Le 19 avril 1966, la dernière des six mines de l'île Bell ferme ses portes. Au cours de ses 71 années d'activité, plus de 79 millions de tonnes de minerai de fer auront été extraites.

Aujourd'hui, des visites guidées des mines de l'île Bell sont proposées, de même que des séances de plongée pour explorer les épaves des quatre navires des Alliés qui ont connu un triste sort après les bombardements par les U-Boot allemands, lesquels, ironiquement, pourraient bien avoir été construits avec le minerai de fer de haute qualité de l'île.

Traduit par Karen Rolland


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