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La main dans le sac...de minerai d'argent

Le vol de minerai, une industrie prospère à Cobalt en raison de la haute teneur des minerais et de la mise en application laxiste des lois

Par Douglas Baldwin

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Trois officiers de police de la province de l'Ontario posent avec des lingots d'argent récupérés après des pillages de minerai à haute teneur. La plupart des voleurs de minerai étaient acquittés ou recevaient des peines légères | Avec l'aimable autorisation du musée minier du nord de l'Ontario

Durant les premières années de la ruée vers l'argent à Cobalt, en Ontario, les propriétaires miniers adoptent une approche décontractée face à la prévention des pertes. Avec une telle quantité de minerai à haute teneur, ils distribuent sans compter des échantillons d'argent aux visiteurs. Les employés des mines ne sont pas fouillés à la fin de leur poste, aussi il leur est facile de dissimuler quelques blocs d'argent dans leur poche.

Le Nugget, le journal local, estime alors que l'équivalent d'un million $ en argent à haute teneur a été subtilisé au cours des cinq premières années du campement minier de Cobalt. Plusieurs arrestations ont lieu à l'époque, mais il est pratiquement impossible d'obtenir une condamnation. Un directeur de mine est contraint de jurer que le minerai dérobé provient de sa mine ; cependant, le minerai à haute teneur en argent étant invariablement pur dans chaque projet, il est impossible d'identifier l'origine du minerai. Les voleurs doivent être pris la main dans le sac pour être véritablement condamnés. La plupart des « pilleurs de minerai à haute teneur » comme on les surnomme sont acquittés ou reçoivent des peines dérisoires. 

Avant la découverte d'argent à Cobalt en 1903, l'Ontario n'est pas considéré comme une province productrice de métaux précieux et peu de lois existent pour protéger la propriété privée d'une société minière, à savoir son minerai. Au vu du nombre croissant de vols de minerai à haute teneur, les autorités commencent à chercher une solution au problème. En avril 1908, John Cartwright, procureur général de l'Ontario, écrit au ministre de la justice du gouvernement fédéral Allen Aylesworth concernant cette situation. En juin, M. Cartwright propose de modifier le code criminel pour obliger les personnes en possession d'argent à avoir en main une preuve de propriété ; cependant, le gouvernement fédéral ne prend aucune mesure.

En décembre 1909, un vol de grande notoriété se produit à la mine de la Nova Scotia Mining Company, dans le camp de Cobalt. Un homme, qui tient lieu d'intermédiaire pour les voleurs, admet avoir effectué 17 trajets au cours des derniers mois vers une petite fonderie à Toronto, transportant à chaque fois 45 kilogrammes (kg) de minerai. Les voleurs ne reçoivent qu'une amende dérisoire car le propriétaire de la mine n'est pas en mesure de certifier que le minerai trouvé en leur possession est bien le sien. Une pratique courante, révélera-t-on après ce vol devenu tristement célèbre, est que les foreurs de sites miniers laissent de petites quantités de minerai à haute teneur dans les tunnels pour leurs complices, qui les stockent dans des lieux qu'ils ont organisés à l'avance. Des receleurs transportent le minerai vers Toronto en lots de 100 à 150 livres.

En 1910, une année après le vol, une délégation dont font partie le maire H.H. Lang, le préfet du village de Coleman Arthur Ferland, le ministre presbytérien J.D. Byrnes, et le prêtre catholique Père James Forget se rend à Ottawa pour faire pression sur le sénat, qui retient dans son comité un projet de loi facilitant et renforçant les peines relatives au pillage de minerai (communément appelé « écrémage ») créé en réponse au vol.   

Le sénat effectue ensuite plusieurs modifications au code criminel, exigeant de tous les acheteurs et vendeurs de minerai d'argent qu'ils obtiennent une permission écrite d'un directeur de mine pour chaque transaction. Cette mesure place la responsabilité de la preuve sur le prévenu, qui pourrait se voir infliger une peine maximale de deux années d'emprisonnement.  

La Temiskaming Mine Managers Association (TMMA, l'association des directeurs de mines de Timiskaming) décide de prendre l'affaire en main et embauche des agences de détectives privés pour infiltrer les classes inférieures de la ville. En juillet 1912, par exemple, George Williams de l'agence internationale de détectives Pinkerton, aide la police à saisir 110 kg d'argent et arrête trois voleurs de minerai.

La consommation d'alcool est interdite dans un rayon de 8 kilomètres autour d'une mine en exploitation, aussi de nombreux établissements illégaux voient le jour à Cobalt pour approvisionner les mineurs et les citoyens assoiffés. Surnommés « cabarets borgnes » en référence à l'effet que leurs alcools ont sur les clients, ces bars clandestins (souvent des salles de billard ou des arrière-salles pour consommation de boissons sans alcool) mènent leurs activités en étroite collaboration avec les voleurs de minerai, expédiant le minerai dérobé à Toronto ou le renvoyant dans le Nord avec des caisses d'alcool. Dans certains cas, les voleurs de minerai prévoient leur pillage et recrutent leurs complices dans ces cabarets borgnes. Les affaires marchent bien et permettent aux cabarets borgnes de payer les amendes de plus en plus élevées relatives au débit de boissons alcoolisées.

La quantité disponible de minerai à haute teneur commence à diminuer, aussi les voleurs érigent de petites fonderies dans la région pour purifier l'argent avant de l'expédier dans une autre région. Les autorités canadiennes se rendent rapidement compte que les pillages ne se limitent plus à Toronto. À des mois d'intervalle entre 1911 et 1912, deux hommes sont arrêtés alors qu'ils expédient du minerai volé au-delà des frontières vers des villes américaines, dont New York, Philadelphie et Denver. Par la suite, la TMMA demande au procureur général de l'Ontario de convaincre son homologue américain à New York de renforcer la supervision des frontières et de mettre les agents frontaliers américains au courant de ces pillages. En échange, la police de l'Ontario offre aux agents frontaliers américains 1 $ par livre de minerai d'argent « pour chaque homme arrêté ». Ce système de récompense aura un certain succès, mais le pillage se poursuivra jusqu'à ce que le minerai soit totalement épuisé.


Douglas Baldwin est un professeur à la retraite de l'université Acadia, en Nouvelle-Écosse. Cet article a été adapté de son nouvel ouvrage intitulé Cobalt: Canada's Forgotten Silver Boom Town (Indigo Press, 2016).

Traduit par Karen Rolland


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