septembre 2014

Deux chemins se rencontrent

Le chef de la nation Shuswap Ronald Ignace s'exprime sur la rencontre du savoir traditionnel et des sciences

Par Correy Baldwin

L'industrie minière a instauré des méthodes et des pratiques spécifiques à l'évaluation des terres, leur gestion et leur réhabilitation, que les communautés autochtones envisagent cependant sous un autre angle. Ces dernières jouent un rôle de plus en plus actif dans le développement industriel, aussi la conciliation de ces perspectives constitue un projet très important en soi. Ronald Ignace comprend bien ces problèmes. Chef de longue date de la bande Skeetchestn, l'une des 17 communautés qui composent la nation autochtone Secwepemc (ou Shuswap) de Colombie-Britannique, M. Ignace est un expert en loi, culture et utilisation des terres de la nation Shuswap. Il enseigne à l'université Simon Fraser et mène des recherches dans le domaine de l'ethnoécologie et des connaissances traditionnelles ainsi que sur la langue, la culture et les lois qui régissent la nation Shuswap.

L'ICM : Pouvez-vous nous décrire le concept d'ethnoécologie et nous parler de vos travaux dans ce domaine ?

M. Ignace : Ma femme, Marianne Ignace, et moi-même menons de nombreux travaux sur notre capacité en tant que personne à utiliser la terre de manière durable et sur la façon d'appliquer aujourd'hui certains de ces principes aux terres. De nos jours, nous ne gérons pas les terres de manière durable et enfreignons constamment les principes de la biodiversité. La biodiversité de nos écosystèmes est ce qui nous a permis de nous maintenir en vie au fil des ans car elle nous offre de quoi nous nourrir, nous soigner, nous vêtir et nous loger.

L'ICM : Vous êtes aussi expert en connaissances traditionnelles ; pouvez-vous nous en dire quelques mots ?

M. Ignace : En connaissances traditionnelles et en sagesse. Par connaissances traditionnelles, on entend le savoir que l'on développe au fil de nos expériences quotidiennes et de nos interactions avec d'autres personnes et éléments de la nature. La sagesse est la récapitulation de ces connaissances, qui nous permet de voir au-delà du jour présent et de prévoir ce qui pourrait se produire ou pas en fonction de notre comportement.

Une partie des connaissances traditionnelles réside dans notre respect de la perpétuation de la biodiversité sur nos terres. Beaucoup d'activités minières sont menées dans des zones très sensibles, des bassins hydrographiques et des écosystèmes fragiles. Nous devons nous efforcer de modérer nos impacts et trouver des moyens d'accéder aux ressources sans pour autant nuire à l'environnement.

L'ICM : Comment décririez-vous la relation entre les sciences occidentales et les connaissances traditionnelles ?

M. Ignace : Une grande partie des sciences occidentales remet en question la validité des connaissances traditionnelles. J'ai étudié nos connaissances traditionnelles et y ai trouvé des informations factuelles imbriquées dans nos récits oraux, que l'on peut recouper avec l'archéologie, la linguistique, la climatologie, etc. On peut valider et comparer nos connaissances aux connaissances occidentales et aux sciences.

Il faut reconnaître la valeur des connaissances écologiques traditionnelles au même titre que celle des connaissances scientifiques occidentales. Malheureusement, les professionnels non autochtones travaillant dans l'industrie minière, l'évaluation environnementale et la réhabilitation reçoivent des formations qui privilégient énormément les sciences occidentales ; les connaissances traditionnelles, quant à elles, sont souvent reléguées au second rang ou totalement laissées pour compte. Ainsi, il s'agit bien d'une question de formation et de sensibilisation de ces scientifiques.

L'ICM : Quel rôle les connaissances traditionnelles peuvent-elles jouer dans la façon dont l'industrie gère les terres et les ressources ? Quels éléments font défaut si l'on ne prend pas en compte les connaissances traditionnelles ?

M. Ignace : L'un des problèmes avec les sciences occidentales est qu'on les considère comme une science objective. Quant à nous, peuples autochtones aux connaissances traditionnelles, nous nous considérons comme imbriqués dans les sciences, dans les connaissances, et non pas comme une partie distincte des sciences. Les personnes menant des évaluations environnementales pour développer une mine ne connaissent ni les terres, ni la culture, ni l'histoire de la région. Elles sont au fait de la géologie, de l'archéologie, mais cela n'a rien à voir.

Les sciences occidentales décrètent que toute chose non humaine est fondamentalement inanimée, que les êtres humains sont supérieurs et considèrent avec mépris toutes choses non humaines. Nous autres autochtones nous considérons comme partie intégrante de la Terre et percevons toute chose comme animée. Dans notre interaction avec la nature, nous transformons la nature et la nature nous transforme à son tour. Nous entretenons une relation dialectique avec la nature et sommes conscients de cette responsabilité réciproque que nous devons respecter.

Dans nos connaissances traditionnelles, toute chose est vivante et dotée d'un esprit. L'objet inanimé n'existe pas. Je n'aime pas entendre les gens parler du saumon, qui est notre égal, comme d'un simple morceau de poisson. C'est une objectivation. Ces mêmes personnes qualifient la pâte de bois de fibre et non d'arbre. Ce genre d'objectivation engendre une toute autre approche philosophique envers les arbres, lesquels sont aussi notre famille. Ils s'occupent de nous, nous procurent de quoi nous vêtir ; ils nous offrent leur respiration et nous échangeons la nôtre avec eux. Cela fait partie des lois et principes fondamentaux de la nation Shuswap : la réciprocité. Faites pour l'autre ce que l'autre fait pour vous. L'industrie doit changer sa vision des ressources sur les terres. L'objectivation pousse les personnes à se désensibiliser à l'impact qu'elles ont sur les terres.

L'ICM : Les sciences occidentales étudient également la biodiversité et les liens entre les écosystèmes. Est-ce le même principe ?

M. Ignace : Ce genre d'approche est louable, mais il maintient une philosophie latente de position privilégiée par rapport aux terres et aux connaissances des autochtones, ce qui ne facilite pas l'étude et l'interaction avec les terres.

L'ICM : Les connaissances traditionnelles peuvent-elles aussi apprendre des sciences occidentales ?

M. Ignace : Nous sommes toujours ouverts à l'apprentissage. Nous devons adopter une stratégie qui permet de « marcher sur ses deux jambes ». Nous devons être attentifs aux sciences et aux technologies occidentales, mais ce sont nos connaissances et pratiques traditionnelles qui doivent l'emporter et dicter nos actions. Nous pouvons bénéficier des sciences occidentales, mais elles aussi peuvent bénéficier de nos connaissances. Nous pourrons faire de grandes choses si nous trouvons un moyen d'associer nos connaissances.

L'ICM : Que penseriez-vous d'une industrie qui prend le temps d'échanger ses idées avec les personnes détenant des connaissances traditionnelles ?

M. Ignace : Quand quelqu'un veut construire une mine, il serait bon que cette personne vienne rencontrer le groupe autochtone de la région afin de comprendre les impacts qu'auront ses activités, de s'asseoir avec ce groupe et de découvrir son lien avec la nature, ses connaissances des terres, de l'eau et de l'environnement. Mais personne ne procède ainsi. Nous devons nous battre pour présenter nos connaissances, ce qui ne devrait pas être le cas.

Une société se doit de demander qui possède les connaissances traditionnelles et qui peut la renseigner quant aux terres qu'elle s'apprête à développer. Ces personnes doivent nous écouter. Si elles souhaitent obtenir notre confiance, elles devront nous écouter, nous croire et collaborer. Nous devons être engagés. Nous devons être impliqués.

Nous avons un lien avec la terre. La terre a ses récits et son histoire. Notre histoire fait partie de ces terres. Si vous décimez une grande partie de ces terres pour construire une exploitation à ciel ouvert, c'est cette histoire et notre lien avec ces terres que vous déchirez et détruisez.

L'ICM : L'industrie doit-elle prendre en compte la diversité des connaissances traditionnelles au sein des différentes communautés autochtones ?

M. Ignace : Chaque nation a son histoire, ses traditions, sa culture, ses croyances, sa compréhension des terres, et il faut les respecter. Nous autres peuples autochtones Shuswap de Colombie-Britannique avons accumulé et synthétisé 10 000 années d'expérience et de connaissances des terres et de leurs ressources.

L'ICM : Quelle approche la nation Shuswap adopte-t-elle face à l'industrie ?

M. Ignace : En 1910, nos chefs ont déclaré à Sir Wilfred Laurier, premier ministre du Canada à l'époque, qu'ils exploiteraient les terres aux côtés des nouveaux pionniers. Bien que ces derniers n'aient pas été invités à accaparer nos terres, nous avons décidé de devenir leurs frères et de partager nos ressources. Ce qui est nôtre leur appartiendra désormais, et réciproquement. Nous souhaitions développer l'entraide pour faire de belles et grandes choses. Il s'agit là de la base, du principe selon lequel je fonctionne : comment collaborer avec ces personnes, nous entraider pour devenir meilleurs et plus forts. Selon moi, c'est une vision très généreuse et ouverte.

C'est une occasion inouïe de développer des relations positives et durables. Nous en avons les moyens. Nous souhaitons collaborer avec le Canada et avec l'industrie. Nous souhaitons développer des relations harmonieuses. Mais pour ce faire, il faudra suivre certains principes et certaines règles. À l'heure actuelle, c'est par l'imposition que tout se passe, et personne n'apprécie de se voir imposer des règles.

Traduit par Karen Rolland


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