mai 2014

Le marché de l'uranium sous pression

La reprise est inévitable, certes, mais à quel rythme ?

Par Brenda Bouw

Ces dernières années, de manière générale, l'industrie minière a été mise à rude épreuve, mais une ressource en particulier a été encore plus touchée que les autres, et ce en raison de circonstances diverses. Les prix de l'uranium, associés aux difficultés rencontrées par les sociétés qui explorent, développent et produisent cette substance utile servant à alimenter les réacteurs nucléaires de puissance, ont été pilonnés après le tremblement de terre et le tsunami qui ont détruit les systèmes de refroidissement de la centrale nucléaire de Fukushima Daiichi en 2011. Ont suivi des explosions et des fuites de rayonnement. Cet accident représente la crise nucléaire la plus dévastatrice depuis Tchernobyl en 1986.

Le Japon a désactivé tous ses réacteurs à la suite de la tragédie en raison des questions de sécurité qui remettaient en doute tout son programme nucléaire. D'autres pays possédant des centrales nucléaires sont devenus sceptiques. L'Allemagne a immédiatement imposé la fermeture de huit réacteurs après Fukushima et a juré de totalement abandonner l'énergie nucléaire.

Pour le marché, la catastrophe s'est passée en l'espace d'une nuit, et les prix n'ont toujours pas remonté la pente. De fait, le prix au comptant de l'uranium a baissé de manière régulière au cours des trois dernières années. Le prix de l'uranium est passé de 70 $ US par livre juste avant la catastrophe de Fukushima, à 35 $ US à la fin de l'année 2013 et en début d'année 2014.

Immobilisation pour les grandes sociétés minières, opportunités pour les sociétés d'exploration

« Nous étions bien conscients de l'effet négatif [qu'allait avoir Fukushima], mais nous ne savions pas pour combien de temps », déclare Tim Gitzel, président et directeur général de la société Cameco Corp. basée en Saskatchewan, la plus grande société publique d'uranium au monde cotée en bourse. « Nous avons sous-estimé cet aspect. »

Les perspectives à long terme sont positives, mais à court terme, M. Gitzel explique que le secteur se trouve « encore dans une période obscure ».

Cameco a récemment annoncé qu'elle n'atteindrait pas l'objectif qu'elle s'était fixé fin octobre 2012 pour l'année 2018, à savoir la production de 36 millions de livres par an pour 2018, laquelle avait déjà été réduite par rapport au précédent objectif fixé à 40 millions de livres par an. La société ne s'est pas fixée de nouvel objectif, et a produit 23,6 millions de livres l'an passé.

D'autres sociétés revoient également à la baisse leurs plans de production. Paladin Energy, par exemple, annonce qu'elle suspend la production à sa mine Kayelekera à Malawi en raison du déclin des prix de l'uranium depuis 2011.

Fission Uranium Corp. concentre ses efforts sur la découverte des ressources pour se préparer à la production lorsque les prix remonteront. « Nous nous efforçons d'investir autant que possible pour vraiment explorer notre propriété », explique le président et directeur général Dev Randhawa. « Avec des prix qui sont à leur niveau le plus bas depuis sept ans, ce n'est pas encore le moment de vendre. Vendriez-vous votre maison lorsque les prix de l'immobilier sont au plus bas ? »

Fission a renforcé son programme de forage hivernal de 150 % en 2013–14.

Pour Denison Mines Corp., le président et directeur général Ron Hochstein explique que la société se concentre sur l'exploration dans le bassin d'Athabasca en Saskatchewan, une région riche en minéraux. « Nous essayons d'augmenter notre valeur actionnariale en mettant l'accent sur le forage. »

La raison l'emportera-t-elle ?

Alors que le secteur entier est à la merci des prix de l'uranium, tous les regards sont tournés vers une tendance qui pourrait lentement changer. Le gouvernement japonais a déclaré souhaiter reconstituer son programme nucléaire, et notamment redémarrer ses 48 réacteurs. Le mois dernier, le cabinet du Japon a approuvé le nouveau Basic Energy Plan (un nouveau plan sur les sources d'énergie de base), qui inclut l'énergie nucléaire comme élément essentiel de son bouquet énergétique pour les 20 années à venir.

Cette décision a constitué l'une des grandes caractéristiques du gouvernement du premier ministre Shinzo Abe, dont le mandat a débuté en décembre 2012. Le précédent gouvernement s'était engagé à retirer progressivement les centrales atomiques de tout le pays, dont environ 30 % de l'alimentation en électricité avant mars 2011 dépendait de l'énergie nucléaire.

« Le public [japonais] est encore très partagé sur la question de l'énergie nucléaire, mais il semble clair que cette énergie restera partie intégrante du bouquet énergétique », écrivait David Talbot, analyste chez Dundee Capital Markets, dans une récente note à ses clients, qualifiant le redémarrage des réacteurs du Japon de « condition sine qua non au redressement des prix de l'uranium ».

Mais la demande du Japon, bien qu'importante, ne résoudra pas totalement les problèmes du secteur, fait remarquer M. Talbot. « Il s'agit davantage de la psychologie de l'investisseur, et aussi des 90 % d'installations dans le monde qui sont restées sans rien faire et n'ont pris aucun engagement vis-à-vis du marché de l'uranium l'année dernière. »

Il faudra laisser passer du temps avant que les réacteurs soient réactivés et que le marché s'adapte, mais les sociétés d'exploitation de l'uranium voient déjà le secteur reprendre une certaine confiance. Le cours des actions, durement éprouvé, a amorcé une reprise ces dernières semaines et les analystes commencent à augmenter leurs objectifs de prix après plusieurs années de niveaux historiquement bas.

Les changements lents contribueront à la croissance

Une grande partie des nouvelles capacités potentielles de production dépend des progrès réalisés au Japon, mais ce processus est long. L'analyste Oscar Cabrera de la Bank of America Merrill Lynch fait remarquer que la Nuclear Regulation Authority (NRA, l'autorité de réglementation du nucléaire) du Japon effectue des inspections de sécurité sur 17 de ses 48 réacteurs nucléaires. Cela fait maintenant 10 mois que les 12 premières demandes de redémarrage des réacteurs ont été déposées auprès de l'autorité, et il ne s'agit que de la première étape, écrivait-il récemment. Les gouvernements locaux et fédéraux doivent également donner leur approbation, après quoi les réacteurs pourront redémarrer, ce qui, selon M. Cabrera, est le « facteur déclenchant » d'une reprise des prix de l'uranium.

Au-delà du Japon, cependant, l'espoir renaît ; en effet, la Chine, l'Inde, la Corée du Sud et la Russie ont poursuivi la construction offensive de centrales nucléaires malgré la catastrophe de Fukushima. La Chine en particulier envisage le nucléaire comme une source fiable d'énergie propre, une solution potentielle à son problème croissant de pollution. D'après l'association nucléaire mondiale (ANM), la Chine dispose de 20 réacteurs nucléaires en service, 28 sont en cours de construction, et le pays prévoit d'en construire d'autres. Bien que son programme nucléaire dépende encore de l'approvisionnement en uranium d'autres pays, et notamment d'une entente à long terme qu'elle a avec Cameco, la Chine a l'intention de devenir autonome non seulement au niveau de la capacité de ses centrales nucléaires, mais également de la production de carburant pour ces centrales.

L'Inde va aussi de l'avant avec son propre programme nucléaire, et s'est fixée l'objectif de générer 25 % de son électricité à partir du nucléaire d'ici 2050 afin de répondre à la demande de sa population en forte croissance.

Cette hausse de la demande émanant d'un grand nombre de pays donne l'espoir d'un avenir meilleur à des producteurs tels que Cameco, qui prévoit une augmentation du nombre de centrales nucléaires à l'échelle mondiale, de 433 aujourd'hui (représentant 394 gigawatts) à 526 (soit environ 514 gigawatts) d'ici 2023. La demande mondiale, qui s'élève à environ 170 millions de livres, dépasse déjà l'offre qui se tient à environ 160 millions de livres. « Les facteurs fondamentaux de l'offre et de la demande sont de bon augure pour l'industrie », indique M. Gitzel.

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Traduit par Karen Rolland

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