déc '14/jan '15

Le vol de minerai argentifère à Elsa

Par Alicia Priest

Les vols de minerai aurifère sont relativement simples et courants. Il est facile de cacher au creux de votre main une roche à haute teneur en or. Mais l'on parle peu des vols de minerai argentifère ; en effet, il est plus difficile de dissimuler des blocs rocheux contenant ce minerai… car c'est ce qu'il vous faudrait subtiliser pour que le vol en vaille la peine. Au début des années 1960, dans une petite ville minière tranquille du Yukon, les circonstances semblent idéales pour un groupe de mineurs séduits par une proposition irrésistible qui deviendra l'un des vols les plus audacieux de l'histoire minière du Canada.

À cette époque, United Keno Hill Mines Ltd. (UKHM) exploite une mine d'argent profitable à Elsa, une ville isolée du Yukon développée par la société et abritant quelque 600 habitants. La mine est réputée pour ses filons argentifères importants, et notamment pour « la chambre Bonanza » dont le rendement durant ses quelque trois années d'exploitation s'élève à 4,5 millions d'onces d'argent. Mais un petit lutin géologique a gardé le meilleur du filon pour la fin : un chlorite de 2 500 tonnes américaines qui produit des dosages étonnants atteignant 7 500 onces d'argent par tonne.

En 1961, sur plusieurs semaines, deux mineurs commencent des excursions nocturnes dans la mine pendant les quatre heures « creuses » entre les postes de jour et de nuit. Rapidement, ils amassent dans un recoin sombre de la mine près de 70 tonnes de minerai d'une valeur de plus de 2 millions $ au prix actuel de l'argent.

Plus tard, mon père Gerald Priest les rejoint et, après qu'ils aient eu vent de la reprise des activités minières régulières près de l'endroit où le minerai est caché, ils s'empressent de le déplacer vers un fossé en bordure de route dissimulé par des buissons de l'autre côté d'une colline située près de la mine.

Ils commencent alors à chercher le meilleur moyen de vendre la roche dérobée. Mon père, essayeur en chef chez UKHM, et Anthony Bobcik, mineur de fond devenu préposé au bureau d'essais, établissent un plan. Mon père demande à un prospecteur local de lui vendre des droits pour extraire de l'argent et d'autres métaux précieux dans une région au nord-est d'Elsa, les concessions minières Moon. Entre temps, M. Bobcik immatricule une nouvelle société baptisée Alpine Gold and Silver Ltd.

Peu de temps après, mon père achète une motoneige et commence des excursions régulières « pour transporter le minerai » entre ses concessions Moon isolées et la cachette en bordure de route. Bien entendu, le minerai ne s'y trouve déjà plus, et la motoneige ne sert qu'à jeter de la poudre aux yeux.

Au début du mois de juin 1963, trois camions de la White Pass & Yukon Route arrivent pour transporter le minerai à Whitehorse, d'où il sera acheminé par voie ferroviaire jusqu'à Skagway, transféré dans des porte-conteneurs jusqu'à Vancouver, puis de nouveau transporté par voie ferroviaire vers une fonderie à Helena, dans le Montana.

L'un des chauffeurs de camion fait tomber à l'eau l'escroquerie prévue. Au lieu d'éviter Elsa en empruntant une petite route, il s'y arrête pour acheter des cigarettes, boire un café et demander son chemin ; Al Pike, le directeur de mine d'UKHM, s'y trouve également et remarque le camion chargé.

La découverte de M. Pike marque le début d'une enquête policière coûteuse et de la plus longue enquête préliminaire de l'histoire du Yukon. Elle engendre aussi deux procès dans lesquels mon père et M. Bobcik sont accusés car ils ne parviennent pas à prouver que ce minerai qu'ils s'apprêtent à vendre leur appartient. Cette accusation est assez particulière, à savoir qu'elle demande aux accusés de prouver leur innocence et non pas à la Couronne de prouver qu'ils sont coupables. L'inculpation est par la suite invalidée par le code criminel du Canada pour violation de la Charte canadienne des droits et libertés.

Lors du premier procès, la Couronne ne parvient à obtenir qu'une seule condamnation. Lors du second procès, les deux hommes sont déclarés coupables de tous les chefs d'accusation. Le jury rejette la version de mon père selon laquelle il a extrait de ses propres mains le minerai des concessions Moon. Le fait que la Couronne ne parvienne pas à prouver que le minerai provient de la mine Elsa n'a pas d'importance.

À sa sortie de prison en novembre 1966, après y avoir passé 15 mois sur une condamnation de quatre années, mon père décide de se venger. Il intente une action civile devant les tribunaux des États-Unis. La cour d'appel des États-Unis n'est pas étonnée que la fonderie ait traité le minerai en question et ait envoyé un chèque à l'UKHM avant même que mon père n'ait été jugé, et encore moins condamné. Elle est encore moins étonnée de constater le revirement d'une loi canadienne concernant le principe juridique sacré de l'innocence jusqu'à preuve du contraire.

Redoutant de devoir payer des mois durant les coûts faramineux engendrés par les poursuites judiciaires, les directeurs d'UKHM décident que l'affaire a assez duré et versent 80 000 $ à l'homme qu'ils accusent d'avoir volé sous leurs yeux le minerai.

Alicia Priest est une écrivain primée dont l'expérience remonte à plus de 25 ans. Ses travaux ont été publiés dans le Vancouver Sun, le Globe and Mail, le CBC Radio et le Canadian Medical Association Journal. Cet article est adapté du livre A Rock Fell on the Moon: Dad and the Great Yukon Silver Ore Heist (aux éditions Harbour Publishing), le premier livre d'Alicia. Il s'agit d'un mémoire sur son enfance idyllique dans le Nord, d'une histoire de l'exploitation argentifère dans le Yukon, et d'un récit sur l'un des vols de minerai argentifère parmi les plus audacieux au Canada.

Traduit par Karen Rolland

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