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La nouvelle présidente de l’ICM, Anne Marie Toutant, prend les rênes dans un contexte de transformation

par Carolyn Gruske

L’ingénieure des mines Anne Marie Toutant, qui est la nouvelle présidente de l’ICM, a eu une carrière vaste et diversifiée. Elle a débuté à la mine de charbon de Cardinal River en Alberta. Après une fusion entre Luscar (un des copropriétaires de Cardinal River) et de Manalta, Mme Toutant est devenue directrice de mine, initialement à la mine de Gregg River en Alberta, puis à la mine de Boundary Dam en Saskatchewan. Elle est par la suite devenue directrice générale des mines de Boundary Dam et de Bienfait ainsi que de l’usine de charbon de bois de Bienfait. Elle est revenue en Alberta en 2004, mais s’est dirigée cette fois-ci vers les sables bitumineux de Fort McMurray en revêtant la fonction de vice-présidente de Suncor. Elle y est restée jusqu’à début 2020, puis a mis fin à ses fonctions de direction à plein temps afin de se créer un espace pour se consacrer à un travail d’administratrice non exécutive, ainsi qu’à sa famille, et pour poursuivre sa contribution à l’industrie qu’elle affectionne tant.\

L’ICM : Comment avez-vous décidé de rejoindre l’industrie minière ?

Mme Toutant : Contrairement à beaucoup de collègues, personne dans ma famille ne travaillait dans l’industrie minière. Ma mère était une infirmière agréée, mon père un mathématicien qui travaillait dans les forces armées et, plus tard, dans les ressources humaines (RH). J’ai grandi dans des communautés urbaines et ai vécu partout au Canada. Ce n’est que bien plus tard dans ma vie que j’ai appris que mon grand-père maternel, Matthias Grollmuss, avait été machiniste dans des mines de lignite en Slovaquie. J’ai eu la grande chance de lui faire visiter une de mes exploitations alors qu’il avait 89 ans.

J’ai décidé d’étudier le génie à l’université de l’Alberta car un ami à moi m’avait dit au lycée que c’est ce qu’il allait faire. J’étais douée en mathématiques et en sciences. La médecine n’était pas une option car je déteste les prises de sang. Le génie me semblait être le bon choix, même si je ne connaissais pas d’ingénieurs ni ne savais vraiment en quoi consistait leur travail.

Je ne suis pas sûre que ce soit le meilleur moyen de choisir une carrière, mais après la première année, j’ai opté pour le génie minier car le groupe d’étudiants de cette discipline organisait des fêtes mémorables, et j’avais déjà rencontré certaines des personnes inscrites à ce programme. Nous étions 13 dans ma promotion, trois femmes et dix hommes. Notre classe était petite, mais très diversifiée pour l’époque.

L’ICM : Le secteur minier a-t-il répondu à vos attentes ? En quoi vous a-t-il mis à l’épreuve ?

Mme Toutant : Le sens de la communauté a dépassé toutes mes attentes. On rencontre beaucoup de personnes dans cette industrie, et tout le monde offre généreusement son temps [et] ses conseils. Il est assez courant de créer des relations professionnelles qui dureront toute une vie avec les personnes travaillant dans cette industrie. C’est très valorisant.

J’aime aussi beaucoup le secteur minier car il intègre plusieurs disciplines du génie. On y enseigne un peu de mécanique, un peu de mécanique des fluides, un peu de métallurgie. On y enseigne surtout beaucoup de choses sur l’appartenance à la communauté dans laquelle on exerce. Aujourd’hui dans les universités, les étudiants apprennent tellement de choses sur la gestion des risques, la sécurité, les critères environnementaux, sociaux et de gouvernance (ESG). Ce sont des choses que j’ai personnellement dû apprendre sur le terrain. Globalement, je dirais que l’exploitation minière est un secteur extrêmement axé sur les personnes, un secteur qui offre à la société ce dont elle a besoin.

J’ai obtenu mon diplôme en 1986. Les conséquences de la récession des années 1980 se faisaient encore sentir. Il n’y avait pas de travail. Je suis partie en Europe en laissant à mon père une pile de CV qu’il pourrait envoyer s’il voyait dans les journaux des offres d’emploi intéressantes. Je suis rentrée lorsque mon père m’a dit que j’avais trois entretiens de prévus. J’avais le choix entre le secteur aurifère, celui des sables bitumineux, ou celui du charbon. J’avais obtenu un entretien avec Cardinal River Coals Ltd. à Hinton, en Alberta. J’ai emménagé à Hinton et ai passé la première année de ma carrière à concevoir la planification à long terme de mines. J’ai fait les plans de quelque chose comme 15 fosses en 12 mois.

Je me souviens vraiment très clairement de mon premier jour au travail. Ken Holmes était notre géologue, et il menait à ce moment-là un programme de forage actif. Il me demandait de consigner les informations du rapport de forage de la veille sous forme de représentations visuelles, en sections transversales, sur du film polyester Mylar®. Je travaillais sur une petite table avec une règle graduée et j’aidais à mettre à jour les sections transversales pour qu’il puisse réinterpréter le filon de charbon avec les informations obtenues du programme de forage de la veille.

J’ai travaillé à Cardinal River pendant 11 ans. J’ai occupé plusieurs fonctions dans le département de génie. J’ai aussi travaillé dans le service des opérations à au moins deux ou trois reprises, d’abord en tant que superviseure des quarts de travail dans la fosse, puis à un poste d’ingénieure principale (durant lequel j’ai eu mon premier enfant), puis de nouveau dans le service des opérations en tant que superviseure de l’exploitation par forage et abattage. Mon dernier poste dans ce département était celui de directrice adjointe des mines. J’y ai appris le métier aux côtés d’un homme très expérimenté, Rocky Morin, que j’étais potentiellement censée remplacer une fois qu’il partirait à la retraite. C’était un homme très pratique, et il intimidait beaucoup de gens autour de lui. Aujourd’hui, on dirait qu’il est vieux jeu. J’ai pourtant appris de M. Morin qu’il respectait profondément et se souciait des personnes qui travaillaient dans son exploitation. Il était même cosignataire d’un prêt ou deux. Il les poussait à donner le meilleur d’eux-mêmes, et leur sécurité personnelle était toujours au cœur de ses priorités. Jusqu’à ce jour, je conserve précieusement les enseignements que j’ai tirés dès le début de ma carrière dans ce site, lesquels m’ont permis d’établir des bases solides en matière de pratiques et de principes de sécurité.

Vous m’avez demandé en quoi le secteur minier m’avait mis à l’épreuve. J’ai été ébranlée, mise en échec même, lorsque qu’une personne est décédée dans mon exploitation. Son nom reste gravé dans ma mémoire et je pense souvent à sa famille. Aux côtés d’une équipe talentueuse, nous avons travaillé sur les résultats et mis en œuvre des améliorations, ce qui n'a fait que renforcer ma détermination à placer la sécurité au cœur de toutes les fonctions que j’ai occupées.

L’ICM : A-t-il été difficile pour vous de passer du charbon aux sables bitumineux ?

Mme Toutant : Non. Seule l’ampleur du travail était intimidante. Ces deux domaines sont bien plus similaires qu’on ne peut le penser, et mes expériences passées m’ont donné les fondements nécessaires. Mon travail dans les sables bitumineux m’a permis de réunir mes connaissances en matière de pelles et de camions, accumulées dans les mines métallurgiques de montagne de Gregg River et de Cardinal River Coals, et celles sur les caractéristiques des morts-terrains non consolidés des mines de la région des Prairies en Saskatchewan. L’ampleur de l’expérience que j’ai acquise en travaillant dans des exploitations plus petites m’a permis de bien comprendre le système de l’exploitation minière, et de diriger un site bien plus vaste. Fort McMurray était une ville de 60 000 habitants qui offrait une culture diversifiée, ce qui était une bonne chose pour ma famille. Des personnes venaient des quatre coins du monde pour y travailler. Il y avait même un aéroport régional offrant des vols commerciaux !

L’ICM : Qu’avez-vous retiré de votre carrière à Suncor ? Qu’avez-vous appris dans cette société que vous souhaitez continuer à partager avec l’industrie minière ?

Mme Toutant : Beaucoup de choses. Mais ce qui ressort, c’est que Suncor mène un travail très innovant avec les communautés autochtones et les Premières Nations dans la région, notamment le partage de la propriété pour le parc de stockage Est. J’ai tellement appris pendant mes années à Fort McMurray avec Suncor sur la culture des Autochtones, la réconciliation avec ces peuples et l’intégration de l’utilisation des terres traditionnelles dans la remise en état d’un site, par exemple.

J’attribue notamment la réussite de ma carrière à mon engagement de longue date avec l’ICM. Je suis devenue membre de l’ICM alors que j’étais encore étudiante et, au fil des ans, je me suis retrouvée fortement impliquée avec les activités de l’institut. À une occasion, j’ai collaboré avec le Dr Tim Joseph (qui était d’ailleurs mon premier stagiaire d’été) pour organiser une conférence sur le charbon et les sables bitumineux à Jasper. Pendant certaines périodes, j’étais moins impliquée car je donnais la priorité à mon travail et ma famille. Mais l’ICM a toujours été à mes côtés, quel que soit mon niveau de participation. Mes sections locales me donnaient la possibilité de prendre part à des débats et des échanges techniques avec des confrères d’autres exploitations dans la région. C’est au travers de l’ICM que j’ai fait mes premières rencontres professionnelles, notamment Ian Reed, qui était directeur de comptes à Cardinal River pour R Angus (qui est plus tard devenue Finning), Jim Popowich, Bruce Knight, et beaucoup d’autres. Tous sont devenus des confrères avec lesquels j’ai entretenu des relations professionnelles durables tout au long de ma carrière, des personnes qui ont su me conseiller, me soutenir et me donner des références, et être des modèles.

En tant que directrice exécutive, il était précieux pour moi d’être présente au congrès annuel de l’ICM, et j’y ai participé pendant des années avec Michelle Darling, ma partenaire dans la chaîne d’approvisionnement à Suncor. En deux jours, on peut rencontrer des collègues de l’industrie et des fournisseurs importants, obtenir une vue d’ensemble de l’état actuel des choses dans l’industrie, que l’on peut ensuite mettre à profit pour informer la direction stratégique que prendra notre mine. Le congrès nous a offert cet instantané de la situation présente, qu’on n’a trouvé nulle part ailleurs ni à aucun autre moment de l’année. Beaucoup de personnes, je pense, ont cette expérience à l’ICM.

L’ICM : Outre l’ICM, vous faites partie d’autres organisations industrielles, et êtes notamment présidente de l’association minière du Canada (AMC). Que pouvez-vous nous dire de votre expérience avec l’AMC ?

Mme Toutant : Je considère l’AMC et l’ICM comme des organisations compatibles. L’association minière du Canada joue un rôle important de plaidoyer, par exemple, qu’elle remplit pour l’industrie avec le gouvernement. L’ICM, en tant qu’institut technique, soutient les efforts de l’AMC. Ces deux organisations ont des missions complémentaires qui fonctionnent bien ensemble. Je suis très satisfaite du travail que mène l’AMC au titre de l’initiative Vers le développement minier durable (VDMD) et je suis fière, en tant que mineure canadienne, de son adoption à l’international. Notre collaboration avec d’autres associations, au Canada et dans le reste du monde, par l’intermédiaire de la Global Mineral Professionals Alliance (GMPA, l’alliance mondiale des professionnels du secteur des ressources minérales), aide l’ICM à travailler efficacement et à s’aligner sur notre écosystème.

L’ICM : Quelle est votre vision pour l’ICM pour l’année à venir, année durant laquelle vous serez sa présidente, et au-delà ?

Mme Toutant : L’industrie a une chance exceptionnelle de devenir une participante importante dans la recherche de solutions aux enjeux mondiaux que nous rencontrons, notamment l’accès à une alimentation adéquate et à l’eau potable, la réconciliation avec les peuples autochtones, la transition des besoins en énergie de la planète. Tout ceci s’accompagne bien entendu d’une responsabilité. En tant que sociétés d’exploration, d’affinage et de producteurs, nous devons réduire notre empreinte carbone de manière agressive, et la technologie va jouer un grand rôle dans cette transformation. C’est une chance inouïe pour notre industrie et pour l’ICM.

Tout le monde parle des talents et de la pénurie de talents. Beaucoup décident de travailler avec des sociétés ou dans des industries qui reflètent leurs valeurs personnelles, des secteurs où ils peuvent être eux-mêmes et contribuer de manière utile, des lieux de travail qui reconnaîtront leur valeur et qui encouragent véritablement l’inclusion, et également des secteurs où ils percevront un salaire décent et où il leur est possible de se développer sur le plan professionnel et de gravir les échelons. L’industrie minière doit faire son possible pour continuer de relever ce défi, et l’ICM joue un rôle important avec ses programmes de perfectionnement professionnel et de mentorat, ses collaborations avec des organisations telles que le conseil des ressources humaines de l’industrie minière (RHiM) et les sections étudiantes de l’ICM.

Alors que l’ICM s’apprête à fêter son 125e anniversaire en 2023, l’occasion est immense pour cet institut technique de faire ce qu’il fait le mieux. Nous devons encourager les liens dans l’ensemble de notre industrie, mais également au-delà de ce que nous avons traditionnellement considéré comme notre industrie. En collaborant, nous pourrons développer une nouvelle expertise, promouvoir l’innovation et organiser les connaissances nécessaires pour répondre aux enjeux complexes que nous rencontrons dans l’industrie, mais aussi en tant que société.