février 2016

Sois sans crainte

Comment recueillir les données dont nous avons besoin pour éviter des accidents mortels

Par Peter Braul | Illustrations par David Chen

Big brother, le personnage de fiction du roman 1984 de George Orwell, personnifie tout ce que nous devons redouter d’une culture de la surveillance. Pourtant, à l’heure où la surveillance n’a jamais été aussi intense, la solution pour atteindre le niveau supérieur de sécurité sur le lieu de travail pourrait bien résider dans des efforts accrus de collecte de données.

Porter secours à un collègue coincé dans une situation critique au fin fond d’une mine souterraine est la dernière chose que n’importe qui peut souhaiter. Outre les dangers inhérents à la fumée, à la chaleur, aux machines et aux masses rocheuses qui nous entourent dans cet environnement, le stress émotionnel peut rapidement devenir accablant. Cependant, grâce à une nouvelle technologie testée à l’occasion de l’International Mine Rescue Competition (la compétition internationale de sauvetage minier) qui s’est tenue à Sudbury en août dernier, porter secours à un collègue pourrait ne plus être aussi dangereux.

Pour la première fois, les participants à ce projet seront équipés de capteurs fabriqués par la société Equivital, lesquels transmettront aux chefs d’équipe leurs statistiques vitales (telles que le rythme cardiaque et respiratoire) en temps réel, ainsi que toute une série de données, dont la température centrale et leur emplacement dans la mine. L’objectif est que les chefs d’équipe soient constamment informés des déplacements et du bien-être des membres de l’équipe afin d’éviter d’avoir à envoyer des équipes de sauvetage pour les secourir. « C’est très intéressant », déclarait Sandra Dorman, directrice du centre de recherche sur la santé et la sécurité au travail (CRSST) et professeure agrégée à l’université Laurentienne. Mme Dorman est l’une des personnes à l’origine de ce projet pilote dédié au sauvetage minier, et elle souhaitait préciser qu’il n’en est qu’à ses débuts. « La technologie commence à peine à exploser. »

La technologie développée par Equivital, expliquait Mme Dorman, est unique du fait qu’il s’agit du premier capteur biométrique « prêt-à-porter » offrant une sécurité intrinsèque. Une bande s’attache autour de la cage thoracique et l’autre se fixe par-dessus l’épaule ; ce système étant conçu pour un usage militaire, il est solide et adapté à une utilisation dans l’industrie. Les technologies prêt-à-porter (comme on appelle ces capteurs) les plus récentes ont été développées pour des applications dans le domaine du sport, aussi la fabrication de capteurs répondant aux normes techniques et à la rigueur du monde minier est un territoire encore inexploré. « La plupart des appareils prêt-à-porter trouvent des applications sur le lieu de travail même si les sociétés qui les fabriquent ne le savent pas encore », expliquait-elle.

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Comprendre les causes des accidents mortels

À ce jour, aucune mine n’utilise des dispositifs tels que ceux proposés par Equivital dans ses activités quotidiennes. Pourtant, d’après les adeptes, cette technologie pourrait bien être la solution à la prochaine vague d’améliorations en matière de sécurité dans l’industrie, maintenant que la culture de la sécurité est si enracinée. « Nous avons touché le fond [en matière d’améliorations potentielles à la culture de la sécurité] », expliquait Dirk Claessens, vice-président de la section Analytique chez IBM, qui reconnaît que les améliorations les plus récentes ont été impressionnantes. Mais, ajoutait-il, « l’ancien paradigme de la pyramide n’existe plus, celui dans lequel pour chaque accident mortel, on comptait 10 accidents graves et 30 incidents moins graves, et ainsi de suite. »

Pour mieux comprendre la raison pour laquelle le concept de la technologie prêt-à-porter est très prometteur, il convient de remettre la sécurité dans son contexte. Au cours de la dernière décennie, on comptait environ 50 % d’accidents mortels en moins dans les mines métallifères américaines que durant les dix années précédentes, et 90 % de moins que dans les années 1930. Le degré supérieur d’automatisation et l’engagement envers l’instauration d’une culture de la sécurité ont été essentiels à ces accomplissements.

Mais si l’on explore les dernières années plus en profondeur, l’histoire est plus nuancée. Certaines années, le nombre d’accidents mortels aux États-Unis était remarquablement faible (16 en 2011 et 2012, 17 en 2009) ; pour d’autres années, on en comptait plus de 30. « Ce que l’on ne parvient pas à maîtriser, semble-t-il, est le nombre d’accidents mortels », expliquait M. Claessens. « Lorsque des accidents se produisent, nous cherchons tous à comprendre comment cela est possible. »

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Selon lui, la collecte d’une masse de données sur les employés alors qu’ils sont au travail révélera de nouvelles informations et entraînera parallèlement d’importantes percées en matière de sécurité et de productivité. Les employés qui ne se blessent pas à mesure qu’ils acquièrent de l’expérience se montrent souvent plus performants, et la formation des employés au même poste à plusieurs reprises est une dépense inutile dont beaucoup aimerait se passer.

Richard Paquin, représentant national auprès d’Unifor, le plus grand syndicat du secteur privé au Canada, se méfie des répercussions en termes de vie privée que la collecte de ces données implique. Il fait remarquer que le nombre de capteurs déjà installés dans les mines actuellement nous permet de tracer un portrait relativement précis de ce qui se produit lors d’un accident. « Un accident mortel a eu lieu à Sudbury il y a environ 4 mois », se souvenait-il. « L’employé a été percuté par la machine qu’il conduisait. » Grâce aux capteurs installés sur les parois du tunnel, le véhicule qu’utilisait l’employé et l’employé lui-même, une enquête a permis de déterminer ses déplacements, la vitesse à laquelle il se déplaçait, le moment auquel il a heurté la paroi et à peu de chose près, le moment auquel son équipement mobile l’a percuté.

Mais ces capteurs n’expliquent pas tout, par exemple la raison pour laquelle l’employé a heurté la paroi ; était-il épuisé, déshydraté, avait-il trop chaud ? Peut-être avait-il montré un signe plus tôt dans la journée qui, si on l’avait détecté, aurait sonné l’alarme. En outre, davantage d’informations pourraient permettre de mieux comprendre la façon dont ce genre d’événements se produisent malgré une excellente culture de la sécurité.

« Un certain nombre de modèles sont très difficiles à expliquer avec l’approche que nous utilisons actuellement », indiquait M. Claessens. « Nous avons besoin de données pour bien comprendre l’origine de ces accidents et nous devons automatiser au maximum la collecte de données et recueillir autant de points de données que possible. Si l’on peut ajouter à la discussion les accidents évités de justesse (qui se produisent plus souvent que les accidents en tant que tels), on commence vraiment à disposer de données précieuses. » D’autres modèles font aussi leur apparition. Par exemple, nous pourrions commencer à comprendre si les accidents évités de justesse se produisent à un moment spécifique de la journée, notamment vers le début ou la fin de chaque poste, ou même s’ils sont associés à certaines conditions météorologiques ou autres variables inattendues.

La technologie

À quoi ressemble donc cet équipement qui pourrait nous fournir les données qui nous font défaut ? En général, il s’agit de capteurs, d’un dispositif mobile qui reçoit ce que les capteurs lui transmettent, et d’un logiciel qui organise les masses de données et envoie automatiquement les informations recueillies aux personnes concernées. Les capteurs peuvent revêtir différentes formes, par exemple le gilet Equivital, des montres intelligentes, des casques intelligents tels que ceux proposés par LifeBeam ou encore des lunettes de protection intelligentes qui surveillent le champ de vision. Sous ces diverses formes, les capteurs peuvent maintenant transmettre le rythme cardiaque, la température cutanée et centrale, la température de l’air, une analyse de la concentration de gaz dans l’air ambiant, l’emplacement, les dépenses énergétiques, l’exposition aux vibrations et essentiellement toute autre donnée biométrique que l’on peut envisager. Bien entendu, tout ceci dépend du déploiement de réseaux sans fil dans l’intégralité du site minier.

IBM a développé ce que M. Claessens qualifie de solution logicielle « ange gardien », laquelle intègre les informations de capteurs fabriqués par Texas Instruments et LifeBeam. À l’aide d’un téléphone intelligent ou d’une tablette, l’employé se connecte au réseau et sa protection par logiciels est assurée. « Il pourrait s’agir d’une protection contre les chutes, la fatigue ou les températures élevées, et ainsi de suite », indiquait M. Claessens. Essentiellement, le « bouclier de protection » définit les paramètres qui sont acceptables et, si l’employé sort de ce cadre, il est prévenu et doit répondre aux messages envoyés par le système. Une protection contre les chutes pourrait par exemple utiliser les données de l’accéléromètre de Texas Instruments. Si l’employé tombe soudain au sol et ne répond pas rapidement, une alerte est lancée. « Les employés se trouvant à proximité seront prévenus, le chef d’équipe sera alerté, de même que le surveillant de la sécurité. »

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M. Claessens dirige actuellement plusieurs projets pilotes, le plus avancé étant un projet qu’il mène avec un aciériste américain (qu’il ne peut nommer à ce jour), lequel a décidé de poursuivre la mise en œuvre du système « ange gardien » de manière permanente. D’autres partenariats axés sur les technologies prêt-à-porter font également leur chemin, notamment celui entre Deloitte et Vandrico, une société de Vancouver spécialisée dans les logiciels d’entreprise axée sur les solutions industrielles de technologies prêt-à-porter. Jess Sloss, responsable de la satisfaction de la clientèle chez Vandrico, espère disposer d’ici trois mois de bien plus d’informations à partager après les essais en cours dans l’industrie minière. John Wang, directeur de la section prêt-à-porter numérique de Deloitte (qui fait partie de Deloitte Digital), expliquait qu’aucun dispositif prêt-à-porter disponible dans le commerce n’était adapté aux essais de la société, aussi le partenariat se sert actuellement d’une technologie amateur pour générer des solutions spécifiques à l’industrie minière.

Les applications

Bien que cette technologie soit très récente, son potentiel a été remarqué par certaines des sociétés minières les plus éminentes. Comme l’expliquait Rick Howes, président et chef de la direction de Dundee Precious Metals (consultez notre profil de projet de septembre 2014 intitulé Un maître sous terre consacré à la mine Chelopech), si sa société n’a jusqu’à présent mis en place que le système de suivi basé sur l’identification par radiofréquence (RFID), il est bien conscient du potentiel de cette technologie pour un développement plus poussé. « Les technologies prêt-à-porter trouveront une application spécifique dans les mines très profondes, où la chaleur, les risques sismiques élevés et les coups de charge possibles représentent un grand problème », indiquait-il. « À l’avenir, nous aurons également besoin de vêtements spéciaux qui peuvent s’adapter à l’environnement afin de fournir chaleur ou fraîcheur en fonction des besoins dans ces mines profondes. »

Le stress thermique constitue effectivement l’un des principaux domaines de recherche de Mme Dorman ; en plus de collaborer avec les participants à la compétition de sauvetage minier de cet été, elle travaille également avec un sous-groupe de mineurs de Sudbury en vue d’évaluer la pertinence des technologies prêt-à-porter pour leurs tâches quotidiennes. Durant ces étapes préliminaires, elle espère pouvoir évaluer les données que le capteur Equivital génère pendant un poste classique, et les utiliser pour décrire les conditions dans lesquelles les employés travaillent dans l’objectif de fournir des recommandations pour réduire leur fatigue due à la chaleur. « Le stress thermique peut se révéler très dangereux », déclarait-elle. « Au début, on peut ressentir des crampes, on peut [finir par] s’évanouir et techniquement, la mort fait partie du scénario. Dans le cas du sauvetage minier, on peut mettre la vie d’autres personnes en danger car il faut maintenant porter secours à la personne en péril. » D’après Mme Dorman, le véritable intérêt de la recherche avec Equivital en matière de stress thermique consistera à démontrer si ce dispositif permet d’éviter un accident en prévenant les employés d’un événement imminent avant qu’il ne survienne.

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Une autre application importante, faisait remarquer M. Howes, consistera à « surveiller et lancer l’alarme en cas d’expositions aux gaz provenant des explosions, du diesel, de la faible teneur en oxygène et de la fumée. »

Mme Dorman ajoutait que les capteurs de mesure des vibrations pourraient aider les équipes de direction des mines à comprendre à quel moment et à quel endroit leurs employés sont les plus à risque et dans quelle circonstances des stratégies de contrôle peuvent être mises en œuvre. « Les personnes qui conduisent toute la journée, particulièrement dans les mines, sont soumises à d’intenses vibrations qui remontent le long de leur colonne vertébrale », indiquait-elle, ajoutant qu’il existe déjà une application pour téléphone portable dont elles peuvent se servir pour contrôler leur exposition. Une application similaire, mais adaptée à l’environnement minier, pourrait aider les employés qui n’ont pas le droit d’amener leurs téléphones portables sur le site. Une exposition continue à des niveaux élevés de vibrations pourraient se traduire par une blessure et une incapacité à travailler ; ainsi, si ces niveaux atteignent une certaine intensité, les sociétés pourraient commencer par réduire leurs limitations de vitesse dans les points névralgiques et donner la priorité à un nivellement de la surface des routes afin de préserver la santé de leurs employés. « Ce dispositif donne à la sécurité un aspect légèrement plus concret », expliquait Mme Dorman.

L'acceptation

Rob McEwen, qui a accueilli M. Claessens l’année dernière à l’occasion de l’un des séminaires de sa société du même nom sur l’innovation, déclarait que si ces technologies ont le potentiel d’améliorer la sécurité, il prévoit des « pierres d’achoppement » concernant le contrôle des données biologiques des employés. « C’est un domaine certes fort intéressant, mais pour lequel nous n’avons pas encore déployé suffisamment d’efforts. »

M. Paquin d’Unifor constitue plus ou moins l’incarnation humaine de la pierre d’achoppement dans l’adoption généralisée des technologies prêt-à-porter. Sa préoccupation première, ce que l’on peut facilement comprendre, concerne la nature privée des informations recueillies par les capteurs biométriques. « Je m’y opposerais très probablement dès le début », déclarait-il. « Lorsqu’il s’agit de données médicales, il est difficile de gérer car on ne sait pas qui a accès à quelles informations. Elles sont intégrées à une sorte de base de données à laquelle ont accès certaines personnes qui ne devraient pas y avoir accès. »

M. Paquin a surveillé la mise en œuvre des étiquettes RFID dans l’exploitation de Sudbury, laquelle a également soulevé nombre de préoccupations au sein du syndicat. « À chaque fois que l’on introduit de nouveaux systèmes ou une technologie innovante, personne n’en connaît les limites », indiquait-il, précisant que la RFID, si elle soulève des questions de confidentialité, est bien différente d’une surveillance continue de la santé d’un employé. La santé, et particulièrement tout renseignement d’ordre médical, sont réglementés de manière très stricte et ne doivent pas tomber entre les mains de n’importe qui.

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Pourtant, la surveillance continue est exactement l’aboutissement que recherche M. Claessens avec sa technologie. « Il s’agit d’un contrôle de l’état de santé de vos employés », indiquait-il. « Nous serons en possession de données “ prophétiques ” nous donnant l’état de santé de nos employés dans la demi-journée qui vient et serons en mesure d’éviter un accident voué à se produire. »

Mme Dorman expliquait qu’il est primordial de bien faire comprendre à tous qu’il est dans leur intérêt d’utiliser ces dispositifs. « Il est très utile pour les employés de voir ce à quoi ressemble les données, car un employé peut avoir le sentiment que les personnes qui utilisent les données fournies par ces dispositifs connaîtront exactement les tenants et les aboutissants », ajoutait-elle. « Ce qui est faux. Prenons par exemple la fréquence cardiaque d’une personne ; en fonction du rythme, elle peut augmenter car l’employé est plus actif, ou peut-être parce qu’il est stressé. Mais on ne sait pas pour autant ce qu’il fait et ce qui est responsable du stress engendré ou encore quelle activité il est en train d’effectuer ; tout ce que l’on sait est que son rythme cardiaque, tout comme son rythme respiratoire, a augmenté. »

Pour convaincre les employés que cette nouvelle technologie est en leur faveur, il faudra s’assurer que l’interface soit simple et leur donne un accès facile à leurs propres données. C’est la raison pour laquelle IBM a fait équipe avec Apple en vue de développer des plateformes conviviales. À l’avenir, il faudra peut-être adopter une approche de type « jeu sérieux » où les employés seront récompensés en temps réel à chaque fois qu’ils effectuent une tâche en toute sécurité. Cette récompense pourrait prendre la forme d’argent, ou d’un système de points à caractère compétitif de type jeu vidéo.

Pour le moment, M. Claessens concentre ses efforts sur le développement d’une technologie convaincante. « En premier lieu, nous devons disposer de quelques bons projets et les faire connaître à grand renfort de publicité », indiquait-il. « Toute procédure visant à garantir la sécurité des employés a un impact positif sur la productivité ; ainsi, il nous faudra également, pour étayer notre hypothèse, insister sur le fait que cette technologie nous offre d’importantes informations quant à la productivité des employés sur le site, ce qui représente un avantage financier immédiat. »

« Cette technologie existe et elle peut être déployée », maintient M. Claessens. « Il faut compter environ six mois pour mettre sur pied la première usine et deux ou trois millions de dollars, pas des dizaines. »

Traduit par Karen Rolland

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