novembre 2015

Une première étape sertie de rubis

Ces pierres rouges deviendront les premiers bijoux de la couronne de la toute nouvelle industrie minière du Groenland, True North Gems mettant en place tous les éléments de son projet de mine de rubis d’Aappaluttoq.

Par Chris Windeyer

Rapport Spécial : Groenland

 
Aappaluttoq-ruby-mine-landscape
Le camp minier d’Aappalutoq (au centre à droite) est installé près de la source d’un fjord sur la côte occidentale du Groenland | Avec l'aimable autorisation de True North Gems

À certains égards, le projet est petit.

Son coût en capital n’est que de 35 millions de dollars. Son personnel, composé de 45 à 50 travailleurs pour la phase de construction et de quelque 60 pour la phase de production, paraîtrait squelettique comparativement au personnel employé dans certaines mines. À ciel ouvert, la mine d’Aappaluttoq, qui ne fait que quelques centaines de mètres carrés, n’est pas très grande.

Mais sous d’autres aspects importants, la mine de True North Gems (TNG), société établie à Vancouver, est énorme. Il s’agit en effet d’un des premiers projets lancés sous le nouveau régime réglementaire favorable aux mines du Groenland. En pleine opération, Aappaluttoq devrait devenir un acteur important dans l’industrie mondiale du rubis, évaluée à 2 milliards de dollars.

Et la teneur des réserves probables de la mine, entre 292 et 339 grammes la tonne, se compare favorablement à celle de la mine Montepuez de Gemfields, au Mozambique, la seule autre mine de rubis importante au monde, explique Andrew Fagan, gestionnaire de projet de TNG pour Aappaluttoq.

Bouger rapidement

L’exploration du rubis dans le sud-ouest du Groenland n’est pas particulièrement récente. Ce sont des géologues danois qui, les premiers, ont découvert les pierres dans la région, au milieu des années 1960. Une série de sociétés canadiennes et danoises ont extrait, dans la région, des échantillons et des mini échantillons en vrac prometteurs, mais la production commerciale n’a jamais été lancée.

True North Gems, arrivée dans la région en 2004, s’est rapidement lancée dans un ambitieux programme d’exploration qui a permis d’obtenir l’automne dernier le financement essentiel pour la mine.

La construction sur le site de la mine a commencé en octobre dernier, et M. Fagan explique que la société renoncera à l’étude de faisabilité traditionnelle, bien qu’elle ait publié deux études de préfaisabilité, une en 2011 et l’autre, en mars de cette année.

Ce qui compte, dit-il, c’est la confiance qu’accorde la société dans la géologie et l’ingénierie du projet. « La dernière étude de préfaisabilité publiée serait normalement appelée une étude de faisabilité », affirme M. Fagan. L’étude de 2015 explique en profondeur la conception de la mine, le schéma d’extraction et de traitement, prévoit une concentration en milieu dense et un triage optique plutôt que par bacs à piston et explique les chiffres relatifs aux taxes et aux redevances du projet. La difficulté dans la fixation du prix du rubis signifie qu’une étude de faisabilité conforme est impossible à réaliser. « Il n’y a pas de cours au comptant pour le rubis, ce qui rend difficile la réalisation d’une étude de faisabilité », explique-t-il. « Pour les diamants, la publication des prix et le système de classification existent depuis très longtemps, ce qui n’est pas encore le cas pour les rubis et les saphirs. »

« La fixation des prix des pierres précieuses colorées est extrêmement complexe », remarque Hayley Henning, vice-présidente du marketing et du développement de la société. « Il n’y a pas de manuel, et comme le matériau a été nouvellement trouvé au Groenland, il n’existe rien sur quoi fixer une structure de prix. Nous figurerons la chose en fonction du marché et de la qualité du matériau. »

Jusqu’à ce qu’Aappaluttoq commence à produire des pierres, plus tard cet automne, True North ne saura pas ce que ces pierres valent, explique Mme Henning.

Pour le moment, True North se consacre à la construction et au financement. La société a trouvé une façon originale de régler simultanément ces deux aspects de son travail quand, en octobre dernier, elle a conclu un accord de financement de 11 millions de dollars avec LNS Greenland, branche groenlandaise de Leonard Nilsen & Sonner A/S, entreprise norvégienne d’exploitation minière et de construction présente dans le secteur minier en Scandinavie.

En vertu de l’accord conclu avec LNS Greenland, True North a reçu 6 millions de dollars en espèces contre une participation de 27 % de LNS dans le projet, et a obtenu de cette dernière qu’elle effectue des travaux de construction d’une valeur de 5 millions de dollars, ce qui augmentera sa participation dans Aappaluttoq. « Grâce à cet accord, LNS nous a aidés à réduire sensiblement nos dépenses d’investissement », ajoute M. Fagan. En plus de la construction, LNS s’occupera de l’exploitation minière.

À ce jour, la construction des principales routes reliant le port local au camp et à l’usine de traitement est terminée. M. Fagan estime que 80 % du camp est déjà construit. La mine elle-même est située sur une péninsule, et TNG prévoit abaisser de 10 mètres le niveau de l’eau du lac qui se trouve à proximité, ce qui permettrait de construire une route reliant la mine à l’usine, travail qui, selon M. Fagan, est complété à 50 %.

Le secteur de l’usine de traitement a été dynamité, le béton de la dalle de l’atelier a été versé et les barres d’armature du site sont en train d’être assemblées. Tout l’équipement de l’usine de traitement est prêt et sera installé dès que la construction de l’usine sera terminée. Les travaux de déblaiement de la mine devraient commencer cet automne.

Dès que l’exploitation minière commencera, la production passera de 2 849 tonnes de minerai au cours de la première année, réduite en raison des travaux de construction, à plus de 31 000 tonnes pendant la neuvième et dernière année. La teneur des pierres précieuses contenues dans le corindon devrait atteindre 292 grammes par tonne en moyenne pendant la durée de vie de la mine.

Les stériles extraits de la mine à ciel ouvert seront dynamités, le minerai sera percé et les trous seront reliés par une machine à scier à fil, commune dans le domaine des pierres d’échantillon. Les blocs sciés seront alors brisés en blocs plus petits par un brise-roche avant d’être envoyés au concasseur principal.

Aappaluttoq-ruby-mine-rock
Une scie à fil sera utilisée pour extraire les blocs de pierre afin de limiter les dommages aux rubis | Avec l'aimable autorisation de True North Gems

Logistique

Aappaluttoq est située à 20 kilomètres du petit village de pêche de Qeqertarsuatsiaat (240 habitants), lui-même distant de 150 kilomètres de la capitale groenlandaise, Nuuk. Bien que ce lieu puisse sembler éloigné de tout, l’ouest du Groenland bénéficie en fait d’un climat relativement doux et possède une infrastructure de transport bien développée.

M. Fagan fait remarquer que la température chute rarement sous les -20 oC, quoiqu’un hiver inhabituellement froid l’an dernier ait quelque peu ralenti la construction.

À Nuuk, l’infrastructure de transport est plus développée que, disons, dans l’Arctique canadien, et des bateaux arrivent à son port et le quittent sur une base quotidienne. Par ailleurs, puisqu’il s’agit d’un petit marché éloigné, le transport est relativement coûteux, admet M. Fagan, mais l’infrastructure est fiable. « Puisque la mer ne gèle pas là-bas, nous bénéficions de transport toute l’année, jusqu’à notre porte, pour ainsi dire », affirme-t-il. « Comme la mer est libre de glaces jusqu’à Nuuk, nous bénéficions donc d’une chaîne d’approvisionnement logistique plutôt bonne. »

Mais la petite taille de Qeqertarsuatsiaat réduit le rôle que le village joue dans les opérations. La société a l’intention d’engager la main-d’œuvre locale, mais le village ne possède ni piste d’atterrissage ni hôpital. Par ailleurs, comme on peut se rendre à Nuuk en hélicoptère en 45 minutes, True North exploitera son usine de valorisation dans un parc industriel de la capitale.

Cette usine recevra le concentré brut de la mine, contenant encore de 20 à 30 % de stériles, et le traitera dans un bain d’acide fluorhydrique, qui éliminera les silicates restants. Ensuite, les concentrés propres pourront alors être mieux triés et catégorisés.

Ce travail doit être effectué à Nuuk, surtout pour des raisons de sécurité. Il est en effet moins risqué de déplacer le corindon semi-fini à l’usine de triage de la ville et d’y conserver les pierres triées. En outre, explique M. Fagan, « nous ne voulons pas utiliser de l’acide fluorhydrique au milieu de nulle part. Nous préférons l’utiliser le plus près possible d’installations médicales, et le poste de police ainsi que le principal hôpital de la ville sont situés à environ 15 minutes de route d’où nous effectuerons le triage. »

Aappaluttoq-ruby-mine-site
Les fondations de l’usine de traitement l’été dernier | Avec l'aimable autorisation de True North Gems

Un endroit amical et hospitalier

Malgré les exigences logistiques complexes, M. Fagan affirme que la société voit le Groenland comme un territoire où l’exploitation minière est bienvenue. Le gouvernement autonome à Nuuk désirait depuis longtemps s’affranchir encore plus du Danemark en remplaçant une partie du financement de 600 millions de dollars qu’il reçoit de l’autorité coloniale par des revenus tirés du développement de ses ressources. Une des façons dont le Groenland a encouragé ce développement depuis qu’il a acquis le contrôle de ses propres politiques en matière de ressources naturelles en 2009 a été de remanier les règlements régissant le secteur minier.

Aappaluttoq est le premier projet soumis d’abord aux nouveaux règlements, lesquels rationalisent, entre autres, le processus de consultation publique, et ayant ensuite passé à la production. Selon M. Fagan, ce régime prévoit des règles simples et un processus clair permettant aux sociétés de transformer leur permis d’exploration en permis d’exploitation.

« Nous sommes sans conteste en Scandinavie », explique-t-il. « Le droit prévaut. On doit franchir des étapes précises pour obtenir son permis, et si on les franchit toutes de la bonne façon, on l’obtient. »

TNG a aussi signé une Entente sur les répercussions et les avantages avec le gouvernement du Groenland et les collectivités locales, laquelle encourage la société à embaucher le plus de travailleurs groenlandais possible et à contribuer à la formation locale et au fonds de développement social.

« Cette Entente a été plutôt historique puisqu’elle a été la première à être signée en vertu du nouveau règlement », rappelle M. Fagan. « Lorsque nous l’[avons signée] le 4 juin de l’an dernier, le Groenland a ainsi clairement indiqué qu’il était prêt à accueillir l’industrie minière. »

Selon M. Fagan, la main-d’œuvre embauchée pour la réalisation de ce projet est presque totalement groenlandaise. Les seuls expatriés qui y participeront seront des membres du siège social de True North et, à l’occasion, un consultant.

L’usine de triage exigera en partie l’embauche d’une main-d’œuvre étrangère possédant une formation précise, mais M. Fagan affirme que la chose sera temporaire. La société espère former des travailleurs locaux à ces emplois et laisser ces compétences en héritage à la fin de la durée de vie de neuf ans de la mine.

Aappaluttoq ruby mine
Le niveau du lac (au premier plan) sera abaissé de 10 m afin de construire une route qui reliera le puits de la mine à l’usine de traitement | Avec l'aimable autorisation de True North Gems
Aappaluttoq-ruby-mine-rubies
Des rubis et des saphirs bruts prêts à être triés | Avec l'aimable autorisation de True North Gems

Marketing

Après que les pierres auront été extraites du sol, le défi consistera à les vendre. Bien que les rubis et les saphirs roses soient très recherchés, ils sont sans conteste des articles de luxe, sans usage industriel.

Selon Mme Henning, l’origine géographique des pierres précieuses de True North ajoute un autre atout à leur qualité marchande. Le fait que ces pierres proviennent du Groenland attirera certainement l’attention des acheteurs.

« C’est quelque chose d’entièrement nouveau », ajoute Mme Henning. « [Aappaluttoq] constitue une source propre, sans problèmes en matière d’environnement, de règles gouvernementales ou de droits de la personne. »

Mme Henning ajoute que la société a créé un système exclusif appelé « Ruby Track », conçu pour suivre le déplacement des pierres précieuses depuis la mine jusqu’à leur traitement en passant par le triage. Les consommateurs pourront alors retracer l’origine de chaque pierre.

Ruby Track attribuera des codes barres à des lots de pierres précieuses triés de façon à ce que chacun de ceux-ci soit accompagné d’un certificat d’authenticité, procédé similaire à celui appliqué à la vente des diamants canadiens. Mme Henning s’attend à ce que d’autres participants de l’industrie des pierres précieuses adoptent des systèmes similaires, puisqu’on exige toujours plus de responsabilisation et de transparence.

Bien que les articles de luxe soient difficiles à vendre dans un contexte économique turbulent, Mme Henning est certaine que True North et ses rubis peuvent y faire face.

Traduit par CNW


Retour à la table des matières | Article de fond : Eaux troubles | Le ressentiment envers l’uraniumQ&R avec Zeljka Pokrajcic

Publier un commentaire

Commentaires

Version PDF