novembre 2015

Du nuage à la réalité sur le terrain

Une petite société minière canadienne lance un concours d’externalisation ouverte dans le domaine de l’exploration

Par Antoine Dion-Ortega

Francois Chabot Sigma mine archives

François Chabot, directeur opérations et ingénierie à Integra, examine l’une des nombreuses documents abandonnées par les précédents propriétaires de la mine Sigma. Derrière lui sont entreposées les archives papier de chacun des trous forés sur la propriété depuis 1939 | Valerian Mazataud

 

La société Integra Gold basée à Vancouver a lancé en septembre un concours d’externalisation ouverte (de l’anglais crowdsourcing, également appelé production participative) dans l’espoir de découvrir un trésor caché sur sa toute nouvelle propriété du Québec.

La société a officiellement lancé son concours, baptisé Ruée vers l’or, le 18 septembre dernier, et a invité les internautes du monde entier à analyser des données minières historiques de sa propriété de Sigma-Lamaque, à Val-d’Or, dans l’optique de dénicher un hypothétique futur gisement aurifère.

Une fois inscrit(e)s, les participant(e)s peuvent télécharger les données sur la plateforme d’externalisation ouverte HeroX et obtiennent l’accès au logiciel Leapfrog de modélisation géologique en 3D. À peine une semaine après le lancement du concours, 1 200 personnes de 65 pays s’étaient inscrites, et plus de la moitié avaient déjà téléchargé les données. Elles ont jusqu’au 1er décembre 2015 pour envoyer leurs suggestions concernant les cibles potentielles et pourront peut-être remporter des prix allant de 10 000 $ à 500 000 $ pour la première place, pour une valeur totale d’un million $.

Les suggestions seront évaluées par six géologues, à savoir Neil Adshead, stratège en placement chez le gestionnaire d’actifs Sprott ; Andrew Brown, géologue en chef pour l’Afrique de l’ouest chez B2Gold ; Benoît Dubé, chercheur scientifique principal à la Commission géologique du Canada (CGC) ; James Franklin, ancien chercheur scientifique principal à la retraite à la Commission géologique du Canada (CGC) ; David Rhys, géologue-conseil à Panterra Geoservices, et Brian Skanderbeg, président et chef de la direction à Claude Resources.

Le complexe Sigma-Lamaque consiste en deux mines distinctes : la mine Sigma, de Placer Dome, et la mine Lamaque, de Teck. Placer Dome les a regroupées en 1993. Au cours de leurs 60 années d’existence, elles ont produit plus de 9 millions d’onces d’or. La propriété contient encore 586 000 onces de ressources mesurées et indiquées.

Quand l’équipe d’Integra a acquis le complexe minier auprès de la chancelante Century Mining Corporation pour 8 millions $ en octobre 2014, elle a reçu une liste de chacun des actifs inclus dans la transaction. Mais une fois arrivés dans le bureau d’exploration, les membres de l’équipe ont découvert plusieurs disques durs externes abandonnés par les précédents propriétaires, lesquels renfermaient 75 années de données brutes remontant jusqu’en septembre 1939.

« Cette compilation de données effectuée par les précédents propriétaires représentait plusieurs millions de dollars en heures de travail », déclarait Georges Salamis, président du conseil d’administration d’Integra. « Ils ont fait faillite et n’ont pas eu l’occasion de les utiliser. »

Ces données consistaient principalement en des numérisations d’images haute résolution de vieilles archives sur papier que Sigma avaient accumulées au cours du siècle dernier et qui se trouvent encore aujourd’hui sur les étagères d’une pièce étroite du complexe Sigma-Lamaque. Il s’agit pour la plupart de tableaux contenant des relevés géologiques de chacun des trous de forage de la propriété. Ces numérisations représentaient l’équivalent de six téraoctets (To) de données.

Selon M. Salamis, l’analyse de toutes ces données requiert des dizaines de milliers d’heures de travail. « Nous aurions pu demander à nos géologues de s’atteler à cette tâche, mais cela les aurait détourné de leur travail à la zone Triangle », indiquait-il. Cette zone de la propriété Lamaque située au sud de la mine présente jusqu’à maintenant de très bons résultats de forage. « Ils ont conclu qu’il leur faudrait plusieurs années de compilation et d’analyse pour parvenir à une conclusion satisfaisante [quant au potentiel de la propriété]. »

Or, les géologues étaient déjà occupés à analyser les résultats des campagnes de forage d’hiver et d’été sur la propriété Lamaque, en plus de diriger le programme de forage en cours. « La zone Triangle est prioritaire, aussi nous nous concentrons là-dessus », indiquait Langis St-Pierre, directeur de l’exploitation d’Integra. « C’est dans cette zone que nous avons toutes les chances d’ouvrir une mine à court terme. Ceci ne signifie pas pour autant que l’on ne mettra pas à contribution les données générées par le concours. »

Exploration de données

Integra n’est pas la première société minière à se servir de l’externalisation ouverte comme outil d’exploration. Sous la direction de Rob McEwen, Goldcorp avait lancé en 2000 un concours similaire, qui avait mené à des découvertes aurifères sous la mine Red Lake d’une valeur de plus de 6 milliards $. Ce concours n’avait coûté que 575 000 $ en prix à la société, et la mine est depuis devenue l’un des plus importants producteurs d’or au Canada.

« M. McEwen et Goldcorp sont les véritables pionniers de l’externalisation ouverte dans le secteur minier », indiquait M. Salamis.

Des manuscrits papier aux graphiques en 3D

Mettre en ligne les archives de Sigma n’a pas été facile. En premier lieu, Integra devait transformer six téraoctets d’images scannées en modèles géologiques numériques plus digestes. Ainsi, elle a embauché le prestataire de services pour le secteur minier InnovExplo de Val-d’Or afin qu’il transforme ces images 2D en fichiers 3D, ce qui, selon M. Salamis, était une tâche extrêmement laborieuse. « Pour chaque trou de forage mentionné dans la base de données, leur équipe devait retrouver dans les archives papier les informations correspondantes », expliquait-il. « Si elle ne les retrouvait pas, le trou de forage n’était pas pris en compte. »

Au final, cette opération aura mobilisé 12 personnes pendant les trois mois d’été. En août, les six téraoctets avaient été compressés en 25 gigaoctets (Go). Le contrat a coûté « des centaines de milliers de dollars » à la société, indiquait M. Salamis.

Comme si tout cela n’était pas assez compliqué, les mines Sigma et Lamaque, qui ne communiquaient pas avant leur fusion en 1993, utilisaient des unités de mesure différentes dans leurs diagraphies. Ainsi, tout au long de son existence, la mine Sigma aura utilisé tour à tour les onces par tonne, les grammes par tonne, les pennyweights par tonne et même les dollars par tonne, selon le prix de l’or de l’époque. Quant à Lamaque, elle utilisait principalement les onces par tonne. Les deux mines employaient également différentes grilles pour cartographier les trous de forage. « Il a fallu uniformiser les données ; c’était une entreprise titanesque », indiquait M. Salamis.

Même si la base de données a été réduite à 25 Go, Integra ne pouvait pas l’héberger sur son propre serveur. Elle a donc fait appel aux services Web d’Amazon. « Notre serveur n’aurait pas supporté une telle charge si nous l’avions fait nous-mêmes », faisait remarquer M. Salamis.

Integra ne s’intéresse cependant pas à ce qui coule de source. « Nous sommes à la recherche de recommandations spécifiques ou de cibles précises, ainsi que d’un raisonnement géologique, statistique ou mathématique qui nous explique pourquoi ces cibles sont celles qu’il faut tester. Tracer une flèche sur une carte en écrivant simplement “ forez ici ” ne nous suffit pas. »

Suivant : Non !
Le ressentiment envers l’uranium met fin à l’exploration au Québec 


Retour à la table des matières | Article de fond : Eaux troubles | Rapport spécial : le GroenlandLe ressentiment envers l’uraniumQ&R avec Zeljka Pokrajcic

Publier un commentaire

Commentaires

Version PDF