juin/juillet 2015

Chivor : une mine perdue et redécouverte

Par Antony Strickland

Jimenez de Quesada
Gonzalo Jiménez de Quesada
Courtesy of Wikimedia Commons

Au milieu du XVIe siècle, le conquistador espagnol Gonzalo Jiménez de Quesada mène une expédition dans les jungles profondes de ce qui est aujourd'hui la Colombie à la recherche du légendaire royaume d'Eldorado. Il ne parviendra jamais à découvrir la cité d'or, mais sa quête coûteuse dans la région donnera naissance à ce qui deviendra plus tard la ville de Bogotá et, plus important encore aux yeux de cet Espagnol cupide, exposera au grand jour les richesses recelées par les mines d'émeraude colombiennes.

Les émeraudes attirent pour la première fois l'attention des conquistadors lorsque ces derniers les découvrent sur des ornements des peuples aztèques, mayas et incas. Les recherches remontent jusqu'à la Colombie, dans les montagnes situées au nord-est de Bogotá. M. Quesada, à l'époque premier magistrat de la colonie de Santa Marta sur la côte nord de ce qui est aujourd'hui la Colombie, entend des rumeurs concernant la provenance de ces émeraudes et en 1537, il affecte le capitaine Pedro Fernández de Valenzuela à une expédition pour les découvrir. M. de Valenzuela croise le chemin du peuple autochtone Chibcha qui extrait et produit des émeraudes sur une crête abrupte de la cordillère de l'est.

Dans les années 1500, la coutume veut qu'un moine prenne part aux expéditions et tienne un journal de bord de la route empruntée par l'expédition ainsi que des activités menées quotidiennement. Le moine présent lors de l'expédition de M. de Valenzuela indique que les émeraudes ont été trouvées sur une crête élevée surplombant le fleuve Rucio, au seul endroit où les plaines, « Los Llanos », sont visibles par un défilé en forme de V dans la chaîne de montagnes à l'est.

Dans les années 1530, la guerre éclate entre les populations autochtones vivant autour de la mine et M. Quesada saisit l'occasion pour fonder la ville de Bogotá en 1538, ne perdant pas une seconde pour s'emparer des exploitations minières alentours. Les troupes du conquistador obligent, selon les archives, quelque 1 200 hommes à travailler pour leur compte dans ce qu'il baptise la mine Chivor, ne tenant aucun compte de la politique espagnole relative à la christianisation des peuples autochtones qui aurait empêché de les réduire en esclavage. Certains sont confinés aux tunnels d'exploration à l'intérieur de la mine et ne peuvent obtenir leur libération qu'à la condition qu'ils trouvent des émeraudes.

Sans qu'il ne le sache à l'époque, M. Quesada s'empare de l'une des sources d'émeraudes les plus pures au monde. En effet, les émeraudes de cette région sont les seules sur Terre contenues dans des roches sédimentaires et non ignées, ce qui permet à une solution saline naturellement présente d'éliminer toutes les impuretés durant le processus de cristallisation. Les pratiques minières brutales de M. Quesada déciment la main-d'œuvre locale mais donnent naissance aux magnifiques émeraudes au vert si profond tant convoitées par les monarques d'Inde, de Turquie et de Perse.

L'année suivante, ses fonctions de gouverneur sont menacées par les expéditions de Sebastian Belalcazar du Pérou et de Nicolás Federman du Venezuela. Tous trois se rendent en Espagne pour que le roi désigne officiellement un gouverneur, mais ce dernier n'en choisit aucun des trois. M. Quesada, dévasté par sa défaite, décide de retourner en Colombie et mène une dernière expédition désastreuse en quête d'or. Après ce que l'on considère comme l'expédition la plus onéreuse et catastrophique de l'histoire espagnole à l'époque, M. Quesada se retire dans sa demeure colombienne, ruiné et atteint de la lèpre. Il décède en 1579.

La mine d'émeraude de Chivor perd alors tout son éclat. Le site est isolé, les Espagnols ne connaissent rien de la géologie de la région, et les émeraudes sont difficiles à localiser. La maltraitance des peuples autochtones atteint un point de non-retour en 1593 et le gouvernement colonial espagnol promulgue un décret protégeant les populations autochtones, lequel sera suivi d'une ordonnance royale émanant d'Espagne pour déclarer la totale liberté des peuples indigènes. Aucun de ces décrets n'est respecté par les exploitants de la mine. En 1602, le roi Philippe II d'Espagne appelle à une exécution des ordonnances mais malgré tout, la brutalité se poursuit. Pour enfin mettre un terme au traitement cruel des autochtones, et sous l'insistance du pape Clément X, le roi Charles II exige la fermeture de la mine. Elle est abandonnée en 1675, et est rapidement envahie et ensevelie dans la brume des montagnes.

Les siècles passent et à la fin des années 1800, après la proclamation de l'indépendance de la Colombie, un ingénieur des mines dénommé Don Francisco Restrepo retrouve les récits de l'expédition de 1537 de M. de Valenzuela parmi les documents laissés par les Espagnols, alors qu'il consulte les archives historiques de Colombie.

Inspiré par les récits du moine, il organise une expédition en 1896 dans l'espoir de retrouver la mine perdue. Après des semaines à tenter de se frayer un chemin à travers les broussailles à flanc de montagne, il découvre une crête d'où il peut entrevoir les plaines à travers un défilé en forme de V dans la chaîne de montagnes à l'est, comme l'avait décrit le moine. Presque aussitôt, il découvre les terrasses de l'ancienne mine et les restes des aqueducs. Après plus de deux siècles, la mine ensevelie renaît.

Durant le XXe siècle, la mine passe entre les mains de plusieurs sociétés, dont un propriétaire allemand, plusieurs investisseurs américains et la société canadienne Chivor Emerald. En 1920 y est découverte la plus grosse émeraude jamais trouvée dans l'histoire, baptisée « La Patricia » en l'honneur de la fille de l'exploitant de la mine. Cette émeraude de 632 carats (126,4 grammes) est vendue pour la modique somme de 60 000 $.

L'héritage de M. Quesada ne lui a pas rendu justice. Bien que l'on se souvienne de lui pour sa ruine, il était un véritable colon prêt à se battre pour le meilleur et pour le pire, qui a fondé et gouverné Bogotá, a élaboré la première législation dans cette région et a tenu lieu de premier historien de la ville. Il n'est peut-être pas parvenu à découvrir l'Eldorado, mais c'est à lui que l'on doit les émeraudes les plus pures au monde.

Traduit par Karen Rolland


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