mai 2014

Le défenseur du nucléaire

Le métallurgiste Chuck Edwards s'exprime sur le monde en pleine mutation de l'uranium

Par Peter Braul

On trouve un brin de Chuck Edwards dans toutes les installations d'uranium exploitées en Saskatchewan aujourd'hui. Depuis 40 ans, il a prêté main forte à la conception et la construction de plusieurs exploitations d'uranium parmi les plus prospères de la planète, dont la mine de Cigar Lake qui a commencé l'expédition de son minerai en mars dernier. C'est peu dire qu'il a eu de l'influence ; pourtant, malgré le poids de son expérience, qui comprend un mandat en tant que président de l'ICM et une médaille de l'ICM pour services remarquables, le personnage en lui-même pourrait bien être encore plus impressionnant que ses réussites professionnelles. Partisan de l'énergie nucléaire contre vents et marées, M. Edwards, dont la forte personnalité et le sens particulier du style sont admirables, a le don de réveiller l'optimisme lorsqu'il évoque l'avenir de l'industrie.

L'ICM : Quels sont selon vous les événements les plus marquants de l'industrie de l'uranium ces derniers temps ?

M. Edwards : On a vu se développer plusieurs projets très intéressants d'exploration de l'uranium dans le bassin d'Athabasca. Cameco a aussi lancé la production à la mine de Cigar Lake. Le gisement est très complexe et la méthode minière employée est unique, aussi le fait que la société ait pu commencer la production est une réussite qu'il convient de souligner.

L'ICM : Et au niveau du traitement ? Les autorités réglementaires ont envisagé de réduire la quantité d'ammoniac tolérée dans l'environnement. Quels changements cela risque-t-il d'engendrer pour les exploitations d'uranium en Saskatchewan, si tel était le cas ?

M. Edwards : Les usines de concentration d'uranium qui utilisent de l'ammoniac vont en effet avoir un problème car elles en émettent. Au lieu d'utiliser de l'ammoniac dans le procédé de décapage et la précipitation pour l'extraction par solvant, l'autre option éprouvée consisterait à utiliser de l'acide sulfurique pour le décapage, et du peroxyde d'hydrogène pour la précipitation. Ces usines n'utilisent pas du tout d'ammoniac, aussi les nouvelles réglementations en la matière ne les affectent pas. La tendance générale consiste à s'éloigner de l'utilisation d'ammoniac et à préférer un produit utilisant le peroxyde d'hydrogène pour la précipitation car ce processus ne requiert pas d'ammoniac. Les usines de concentration utilisant de l'ammoniac devront trouver des façons de réduire la quantité d'ammoniac ; c'est la première option. L'autre option consisterait à les rénover et à passer au procédé de décapage à l'acide, ce qui est réalisable. C'est ce qui a été fait au concentrateur de Rabbit Lake de Cameco.

L'ICM : De nombreuses mines tentent aujourd'hui de réaliser des économies d'énergie, mais les gens seraient surpris d'apprendre que les mines d'uranium du bassin d'Athabasca sont aujourd'hui confrontées à des pénuries potentielles d'électricité. La situation est-elle grave ?

M. Edwards : Malheureusement, dans le nord de la Saskatchewan, on ne peut pas dire que les exploitations d'uranium sont vraiment raccordées au réseau, car un réseau électrique garantit la transmission de l'électricité par plusieurs routes. Ces exploitations disposent d'une ligne, la ligne I2P, qui a aujourd'hui pratiquement atteint sa puissance maximale. On pourrait l'améliorer en jumelant la ligne par exemple, et SaskPower travaille actuellement sur un projet de modernisation. Cependant, l'autre problème est que la ligne n'est pas totalement fiable en été en raison de la foudre très fréquente. Étant donné qu'elle se trouve sur le bouclier canadien et que la roche en dessous de la ligne d'électricité n'est pas conductrice, on ne peut mettre la ligne à la terre et donc la protéger de la foudre (contrairement aux lignes construites dans le sud de la Saskatchewan). Ainsi, la foudre détériore la ligne, étant donné qu'en moyenne, elle frappe entre 40 et 50 fois par été.

Mais toutes les exploitations coopèrent, et un site est doté d'une station météorologique. Ainsi, si un orage se prépare en Alberta, la station prévient les exploitations et les personnes sur place démarrent les groupes électrogènes. C'est une situation intéressante.

L'ICM : Pour que l'industrie se développe, les mines devront disposer d'une énergie plus stable. Que pensez-vous du nucléaire ? Cette source semblerait justifiée pour une région productrice d'uranium.

M. Edwards : Des entreprises en Russie, en Argentine, au Japon, aux États-Unis et au Canada ont conçu ou exploitent déjà des générateurs de poche, des petits réacteurs nucléaires. On m'a fait une proposition il y a quelques temps pour en installer un dans l'une des exploitations du nord de la Saskatchewan.

Une mine ou un concentrateur opérant seul(e) aura besoin d'environ 10 mégawatts (MW) d'énergie. Une mine et un concentrateur fonctionnant ensemble auront besoin de 15, peut-être 16 MW ; j'ai donc suggéré d'installer une mini-nuke (une arme nucléaire miniaturisée) de 20 MW, d'en tirer l'énergie dont le site a besoin et d'injecter l'énergie restante dans la ligne I2P, ce qui aiderait à la stabiliser.

Toutes les mines et concentrateurs d'uranium sont des installations autorisées, tout comme les centrales nucléaires. Et les autorisations émanent de la même entité : la Commission canadienne de sûreté nucléaire. Il serait plus simple d'obtenir l'autorisation d'installer une petite centrale nucléaire sur l'un de ces sites que, par exemple, dans mon jardin ou le vôtre.

L'ICM : J'ai vu une présentation récemment qui laissait entendre que la politique est véritablement le seul problème à l'adoption de l'énergie nucléaire. Que pensez-vous de cet argument ?

M. Edwards : Ce n'est pas une question de politique. Le grand problème pour l'industrie de l'uranium, c'est l'opinion publique. Le public a peur de tout ce qui a trait au nucléaire et à l'énergie atomique. Il est fort regrettable que l'énergie atomique ait été utilisée en premier lieu pour des bombes et non pas pour la production d'énergie.

Il existe différents types de rayonnement, la radioactivité se traduit de diverses manières et l'exposition génère des résultats variés. C'est une situation complexe que la plupart des gens ne comprennent pas. Il y a quelques temps, des activistes à Saskatoon ont demandé à ce que le conseil municipal déclare Saskatoon zone exempte de radioactivité, ce qui est bien évidemment impossible. La rivière qui traverse la ville contient de l'uranium, tout comme la plupart des rivières et des mers d'ailleurs.

Le grand problème pour l'industrie de l'uranium et le nucléaire est que la plupart des gens ne comprennent pas la radioactivité mais en ont peur parce qu'ils ne peuvent pas la voir, ni la goûter, l'entendre, la sentir ou la palper.

L'ICM : Le sentiment général a-t-il changé depuis que vous travaillez dans ce secteur ?

M. Edwards : Le fait que le nucléaire soit aussi écologique que les énergies éolienne et solaire a sans aucun doute beaucoup aidé. C'est d'ailleurs la raison pour laquelle la Chine et l'Inde construisent des réacteurs aussi vite qu'elles le peuvent, car elles réalisent que si leur pays ne se base que sur la combustion du charbon, la qualité de l'air, déjà bien médiocre, continuera de se dégrader, tout comme la santé de leurs citoyens.

L'ICM : Quelles leçons l'industrie a-t-elle tiré de son interaction avec le public ?

M. Edwards : On ne peut pas gérer l'information. On peut fournir des informations, mais la plupart des moyens de communication de masse interprètent et transmettent difficilement les informations techniques.

L'ICM : Que pensez-vous du fait que ce point de vue règne en maître ?

M. Edwards : La situation s'améliore. À l'époque, l'opposition en Saskatchewan concernant l'uranium, son exploitation et sa concentration était très forte.

L'opposition à l'exploitation et la concentration de l'uranium s'est dissipée, et le soutien en Saskatchewan est relativement élevé. Il est intéressant de constater qu'à mesure que l'on s'éloigne des mines et des concentrateurs, le soutien s'amenuise. Le soutien envers l'industrie de l'uranium est moins fort à Regina qu'à Saskatoon, simplement car les gens se trouvant plus loin des exploitations ne réalisent pas autant leurs avantages.

L'ICM : L'éducation est donc très importante ; ce qui me pousse à vous poser une question au sujet des jeunes ingénieurs que vous encadrez : est-il plus difficile de trouver de bonnes recrues du fait que vous travailliez dans le secteur de l'uranium ?

M. Edwards : Personne dans notre industrie ne pense que le recrutement est difficile du fait que nous soyons dans le secteur de l'uranium. L'un des problèmes que nous rencontrons ici est que les provinces des Prairies, et notamment la Saskatchewan, sont perçues par Vancouver et Toronto comme des régions reculées, aussi il nous est difficile d'attirer des gens à Saskatoon. Mais une fois qu'ils arrivent ici, ils sont épatés. Ils s'y plaisent.

Je suis dans le secteur depuis suffisamment longtemps, et certaines personnes que j'avais rencontrées et qui étaient à l'époque étudiantes sont maintenant surveillants de concentrateurs ou directeurs et vice-présidents de mines. Je ne m'en attribue pas le mérite, mais je suis très heureux de le constater.

Saskatoon a aussi beaucoup changé. Il y a trente ans, c'était, à bien des égards, une petite ville des Prairies, relativement conservatrice et modérément socialiste. Si vous réussissiez dans votre vie, beaucoup pensaient que c'était en volant. Cette attitude a disparu. Réussir est maintenant une idée plaisante, et non plus quelque chose qui est mal accepté.

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Traduit par Karen Rolland

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