mai 2014

Une vision d'ensemble

Des données sur l'augmentation des émissions des sables bitumineux pourraient mener à des exigences plus strictes au niveau des EIE

Par Graham Lanktree

Une nouvelle étude a révélé que les émissions chimiques émanant des bassins de résidus des sables bitumineux sont bien plus élevées que les estimations officielles communiquées dans les études d'impact environnemental (EIE). Cette découverte vient renforcer l'attention déjà importante accordée aux méthodes de divulgation environnementale relatives aux sables bitumineux.

Cette étude, élaborée par Abha Parajulee et Frank Wania de l'université de Toronto et publiée en février dans la revue scientifique Proceedings of the National Academy of Sciences (PNAS), indiquait que les sources indirectes d'émissions dans l'air étaient largement sous-estimées. Le rapport identifie l'évaporation des bassins de résidus qui stockent des fluides résiduels provenant de l'extraction des sables bitumineux comme d'importants émetteurs d'hydrocarbures aromatiques polycycliques (HAP), dont du phénanthrène, du pyrène et du benzopyrène (ou benzo[a]pyrène), des substances cancérigènes.

Les auteurs de l'étude expliquent que cette différence appelle à une révision complète de la « méthodologie utilisée pour évaluer les émissions de HAP provenant de différentes sources dans les études d'impact environnemental ». La modélisation de l'évaporation de ces HAP dans des bassins de résidus n'est actuellement pas exigée dans les EIE car l'inventaire national des rejets de polluants (INRP) indique qu'ils sont « renfermés dans des sites d'évacuation gérés et ne sont pas directement libérés dans l'environnement ».

Ces dernières données viennent bien évidemment contester cette affirmation, et auraient déclenché une grande agitation au niveau du plan de mise en œuvre conjoint du Canada et de l'Alberta pour la surveillance visant les sables bitumineux (programme JOSM). « Des scientifiques du gouvernement travaillant dans le programme nous ont révélé que ces travaux ont attiré l'attention et suscité l'intérêt de leurs collègues et supérieurs », expliquait Mme Parajulee, candidate au doctorat qui a passé une grande partie de l'année 2013 dans la région des sables bitumineux de l'Athabasca à récolter des échantillons et à mener cette étude.

Cette étude a commencé en tant que projet universitaire sur un semestre pour un cours de modélisation, et Mme Parajulee s'est penchée sur la façon dont les HAP se déplaçaient dans l'environnement. « Nous ne nous attendions pas à obtenir de tels résultats », expliquait-elle. « L'étude a commencé à devenir plus intéressante lorsque nous avons constaté que les concentrations modélisées ne correspondaient pas tout à fait aux concentrations mesurées. Ainsi, nous avons décidé de voir ce qu'il se produirait si nous essayions de justifier la présence du grand nombre [de HAP] signalés en tant que " déchets " des zones de résidus dans l'INRP. »

Pour donner une image plus claire de la quantité d'émissions totales libérées, Mme Parajulee a utilisé un modèle multimédia du devenir connu sous le nom de modèle spécifique aux zones côtières pour les polluants organiques persistants (CoZMo-POP), qui explique et offre une vision plus holistique et complexe des interactions chimiques dans l'environnement. Développé par M. Wania et ses collègues sur une période de 15 ans et dicté par la collecte d'échantillons du sol, de l'eau, de l'air et du feuillage de la région d'Athabasca fournis par le JOSM et Mme Parajulee, ce modèle utilise des algorithmes pour décrire en détail le transport des substances chimiques entre les éléments de l'environnement, tels que la surface du bassin de résidus et l'air avec lequel il est en contact.

Les résultats indiquaient une divergence de « deux ou trois ordres de grandeur » entre les niveaux de HAP mesurés par Mme Parajulee et les estimations trouvées dans les sources officielles des EIE. « On peut dans une certaine mesure comprendre que ces modèles ne sont pas tellement utilisés », expliquait Mme Parajulee, indiquant que le temps qu'il lui avait fallu pour terminer son étude rajouterait du travail à la procédure d'EIE.

Néanmoins, les études d'impact environnemental menées pour le projet d'extraction minière de sables bitumineux Frontier de Teck en 2011, la mine Jackpine de Shell en 2012 et la mine de la rivière Pierre de Shell en 2013 utilisaient des modèles identiques « pour évaluer la contribution du dépôt atmosphérique à la fonte des neiges et pour analyser le devenir des HAP après la fonte des neiges dans le système aquatique à l'aide de différents scénarios de développement », expliquait Nikki Booth, porte-parole de l'Alberta Environment and Sustainable Resource Development (ESRD - Environnement et développement durable des ressources en Alberta). À l'heure actuelle, les sociétés ne sont tenues d'utiliser le modèle CoZMo-POP qu'en fonction des projets qu'elles mènent. « La procédure visant à déterminer le modèle adapté peut être spécifique à son application et est établie au cas par cas », expliquait-elle.

Certaines exploitations de sables bitumineux ont entamé des travaux supplémentaires en vue de mieux comprendre les émissions de HAP provenant des bassins de résidus. « Certaines sociétés minières effectuent des études sur les émissions fugitives sous la direction du gouvernement de l'Alberta afin d'essayer de surveiller le niveau réel des émissions provenant des bassins de résidus », déclarait Andrew Read, ingénieur chimiste et analyste technique et politique à l'Institut Pembina. La fréquence de ces tests, comme il l'indiquait, a augmenté en 2013. Étant donné qu'il s'agit d'un nouveau domaine de recherche, expliquait M. Read, nous ne savons à ce jour ni quand ni comment ces données collectées contribueront au processus décisionnel de l'Alberta et informeront de manière systématique les autorités réglementaires du gouvernement fédéral.

« Des efforts importants sont actuellement déployés au titre du JOSM pour mettre au point des modèles plus performants, et pour mieux comprendre les voies ainsi que les limites des données existantes », déclarait Geraldine Anderson, porte-parole de l'Association canadienne des producteurs pétroliers, sans aborder la question de l'impact spécifique de l'étude de Mme Parajulee.

À l'heure actuelle, les exigences en termes d'évaluation environnementale évoluent sans cesse. « Les approches de modélisation utilisées dans les récentes EIE sont encore en phase de développement », expliquait Mme Booth, « et seront validées à l'aide des récentes études sur le manteau neigeux menées par l'ESRD dans la région des sables bitumineux. »

Les méthodes permettant d'estimer les émissions provenant de l'évaporation des bassins de résidus deviennent plus courantes et plus précises, aussi « on s'attend à ce que les sociétés les utilisent pour rédiger leurs rapports [sur l'inventaire des polluants] », indiquait Mark Johnson, porte-parole de l'organisation Environnement Canada. Cette dernière accorde maintenant des fonds à l'université de Toronto pour soutenir la réalisation d'autres travaux de modélisation afin de donner suite aux découvertes récentes, ajoutait-il.

Mme Parajulee prépare actuellement son prochain projet. À l'aide de modèles multimédias du devenir, elle analysera l'exposition aux HAP des populations vivant hors de la province et travaillant dans le secteur des sables bitumineux ainsi que des communautés autochtones de la région. « On pourrait probablement utiliser ces modèles bien plus souvent que ce n'est le cas actuellement », déclarait-elle.

 Traduit par Karen Rolland


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