août 2014

Le malaise du Québec quant à l'uranium

Strateco suspend son projet, l'examen public sème le doute au sein de l'industrie locale

Par Herb Mathisen

Dépenser 1,5 million $ chaque année pour ne rien faire n'a pas de sens. C'est la raison pour laquelle Strateco a annoncé le 12 juin dernier la fermeture de son camp d'uranium Matoush et a décidé de se concentrer sur ses propriétés de la Saskatchewan.

Comme l'expliquait Guy Hébert, président et directeur général de la société Strateco, cette décision visait à réduire les coûts engendrés par la perte de vitesse du projet du Québec après des années de polémique avec le gouvernement provincial. La société, qui selon M. Hébert aurait dépensé depuis 2006 environ 123 millions $ pour l'exploration, le développement et l'obtention des permis nécessaires à son projet Matoush, avait obtenu en février 2012 l'approbation du gouvernement fédéral pour mener à bien son programme d'exploration, mais avait constaté en mars 2013 que la province décrétait un moratoire sur l'exploration et l'exploitation de l'uranium jusqu'à ce qu'un examen public soit mené par le Bureau d'audiences publiques sur l'environnement (BAPE). L'examen, qui a commencé ce printemps, devrait s'achever en mai 2015 et ses résultats devraient être publiés au plus tard en juillet 2015.

« Nous n'avons pas idée de ce que cela signifie pour nous », déclarait M. Hébert en faisant allusion au fait qu'avant même que l'examen ne commence, Yves-François Blanchet, ministre de l'environnement du Parti québécois (PQ) à l'époque, avait annoncé que le gouvernement n'accorderait pas à Strateco son permis final d'exploration en raison d'une acceptabilité sociale insuffisante du projet, à savoir de l'opposition de la nation Crie de Mistissini à ce dernier. Strateco a depuis intenté une action en justice contre le gouvernement concernant ce refus, qualifiant la décision du ministre d'« illégale ». « Tout d'abord, l'acceptation sociale n'est définie nulle part dans la loi », indiquait M. Hébert. « Ensuite, qu'entend-on par " suffisant " ? »

Comme l'expliquait M. Hébert, le projet avait dès le début obtenu l'approbation des communautés locales ; d'ailleurs, certains membres de ces communautés le soutiennent encore aujourd'hui, mais lors du changement de dirigeant de Mistissini, leur position face au projet Matoush a changé. Selon M. Hébert, la société espère qu'en fin de compte, la décision du ministre sera annulée, sans quoi Strateco réclamera des dédommagements.

Comme pour le projet Matoush, l'avenir de l'ensemble de l'industrie de l'uranium au Québec est incertain. Le gouvernement du PQ avait exigé l'examen du BAPE sur l'uranium après l'opposition croissante des Premières Nations et des groupes civils. En août 2012, le Grand conseil des Cris (Eeyou Istchee) a décrété un moratoire permanent sur l'exploration et l'exploitation de l'uranium sur ses terres.

Instructif ou incendiaire ?

L'examen public du BAPE se fera en trois étapes. La première consiste en une préconsultation durant laquelle le panel rencontre les membres de la communauté et des organisations de toute la province afin de déterminer l'origine des problèmes. Une fois cette préconsultation terminée, une session de questions et réponses avec des experts sera organisée en septembre dans les communautés, suivie d'une session de présentation finale au printemps prochain. L'objectif de l'examen est de se pencher sur les problèmes potentiels « en identifiant, par le biais de la consultation, les enjeux liés à l'exploration et l'exploitation de l'uranium », expliquait Louise Bourdages, porte-parole du BAPE.

Josée Méthot, présidente et directrice générale de l'Association minière du Québec, déclarait que son organisation pourrait soutenir un tel examen si le BAPE inspectait la façon dont le Québec doit explorer et exploiter son uranium, mais pas dans le cas où cet examen prend la forme d'un référendum remettant en cause la légitimité de l'exploration et de l'exploitation de ce minerai.

Jean-Marc Lulin, président et directeur général d'Azimut Exploration, est cependant persuadé que c'est bien là l'intention du BAPE. « Je n'ai rien contre le BAPE en soi. Il est bien entendu très important pour l'acceptation du public. Mais le problème avec cet examen spécifique du BAPE est qu'il englobera l'intégralité de l'industrie de l'uranium, et non pas un projet spécifique », indiquait-il, ajoutant que l'on peut trouver la plupart des questions couvertes par ce genre d'examen, dont la portée est si générale, dans les documents publics existants. « C'est pour cette raison qu'il s'agira sans doute davantage d'un débat idéologique que d'un débat rationnel concernant l'industrie », ajoutait-il.

Le BAPE a demandé à M. Lulin de répondre aux questions de cet examen en sa qualité d'expert de l'industrie. Ce dernier espérait que cet examen pourrait éduquer les habitants du Québec quant à l'industrie et faisait remarquer que les résidants de la Saskatchewan connaissent bien la question de l'uranium et soutiennent cette industrie. « Au Québec, par contre, la population ne connaît pas l'industrie de l'uranium et s'élève contre elle sans avoir conscience de ce qu'elle représente », ajoutait-il. « C'est un problème. »

Les inquiétudes de la nation Crie

Matthew Coon Come, grand chef de la nation Crie, expliquait que les Cris avaient entrepris leur propre examen du développement de l'uranium avant de décréter le moratoire. « Les Cris ne se sont pas opposés à l'uranium dès le début », indiquait-il à CIM Magazine. « Nous sommes tout à fait ouvert à l'exploitation minière responsable sur notre territoire. Cependant, le projet Matoush de Strateco nous a obligé à nous pencher sur la question car, du moins c'est ainsi que nous l'avons perçu, Strateco a refusé de nous communiquer les informations relatives aux risques associés au développement de l'uranium. C'est pourquoi nous avons cherché ces informations ailleurs. »

L'examen, qui selon M. Coon Come comprenait des contributions d'experts de l'industrie, a montré que des incertitudes persistaient quant au stockage, au confinement et à la communication des risques associés aux déchets d'uranium. « Nous avons appris qu'il y avait de gros risques, lesquels pourraient avoir des effets catastrophiques s'ils se concrétisaient », déclarait-il. « Nous autres Cris vivons et dépendons de ces terres depuis la nuit des temps et il est de notre responsabilité de les protéger pour les générations futures. »

M. Coon Come est favorable à cet examen public et son intention d'obtenir la contribution des citoyens, même s'il reconnaît que le territoire Cri ne relève pas de la compétence du BAPE. La convention de la Baie James et du Nord québécois fournit un régime unique de protection de l'environnement et du milieu social avec la participation spéciale des Cris. Mais la nation Crie, indiquait-il, exposera lors de l'examen du BAPE les raisons pour lesquelles elle s'oppose au développement de l'uranium. « Si la procédure d'évaluation environnementale est menée comme il se doit et que les problèmes et les risques sont bien débattus et pris en compte, tous les habitants du Québec se joindront à la nation Crie et rejetteront les activités de développement de l'uranium dans la province du Québec », déclarait-il.

Mais toutes les organisations du nord ne ferment pas leur porte à l'extraction de l'uranium. Makivik Corporation, qui protège les intérêts juridiques et financiers des Inuits du Québec, prendra part aux consultations du BAPE « avant de constituer un dossier final indiquant la position adoptée face à l'uranium », expliquait Jean-Marc Séguin, coordinateur minier de la société.

M. Hébert de Strateco déclarait tout de même que les actions du gouvernement rendaient les investisseurs furieux. « Jusqu'à ce que les choses soient bien claires, il sera très difficile de rétablir le Plan Nord pour les petites sociétés. »

« Ce projet a énormément affecté la crédibilité du Québec. »

Traduit par Karen Rolland

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