novembre 2013

Le lien blindé du Québec avec la Chine

Les deux parties embarquées dans le secteur du minerai de fer sur le long terme

Par Pierrick Blin and Antoine Dion-Ortega

L'économie chinoise devrait continuer à se refroidir en 2013, et les prévisions de PricewaterhouseCoopers (PwC) indiquent une croissance de 7 ou 8 % pour l'année. Les investisseurs chinois ont beau redoubler de prudence, cela ne veut pas pour autant dire que la demande en minerai de fer baissera, explique Ari Van Assche, professeur agrégé à HEC Montréal et expert en économie chinoise. « La Chine connaîtra un ralentissement économique dans les années à venir, mais la croissance économique n'a pas forcément d'impact sur l'investissement direct à l'étranger (IDE) », fait-il remarquer. « Les sociétés chinoises sont aujourd'hui bien plus fortunées qu'avant, aussi elles continueront d'investir à l'étranger, et notamment en Amérique du Nord. » Dans le secteur minier, poursuit-il, la décision d'investir au Québec dépendra principalement de la santé du secteur du minerai de fer, et non sur la Chine en soi. « Tant que l'industrie se porte bien, elles investiront. Il ne faut pas uniquement se cantonner au facteur de croissance. »

En réalité, on constate ces dernières années une augmentation des exportations vers la Chine, et non un déclin, et ce malgré la baisse de la croissance en Chine. « Le commerce s'est intensifié entre la Chine et le reste du monde », explique Michel Leblanc, président et chef de la direction de la Chambre de commerce de Montréal. « Au Québec, le minerai de fer a clairement été le moteur de cette augmentation. » En 2008, se souvient-il, le minerai riche en fer de la fosse du Labrador qui s'étend jusqu'au nord‑est du Québec constituait seulement 1 % des exportations totales de la province à la Chine. En 2012, les exportations étaient passées à 30 %. Rien qu'en 2012, les exportations du Canada vers la Chine ont augmenté de 15 %, et représentent aujourd'hui près de 20 milliards $.

Cyclique par nature

Au niveau mondial, cependant, la fin de l'année 2012 et le début de l'année 2013 ont été difficiles pour les sociétés minières, et le minerai de fer ne faisait pas exception à la règle, avec des prix qui avaient chuté en dessous de la barre des 100 $ par tonne en septembre 2012, des niveaux que le secteur n'avait pas connu depuis 2009. Les fabricants d'acier ont freiné leurs achats, principalement car ils disposaient de stocks importants d'acier mais aussi car le marché du crédit était incertain, explique Patricia Persico, directrice des communications internationales chez Cliffs Natural Resources. Le fort déclin de la demande a obligé de nombreuses sociétés minières à procéder à la radiation d'actifs de l'ordre de milliards de dollars, et Cliffs a même annoncé en janvier cette année qu'il affichait une dévaluation d'actifs d'un milliard de dollars de son investissement dans sa propriété du lac Bloom.

C'est ainsi que fonctionne le marché, fait remarquer Mme Persico, qui reste convaincue que la demande en minerai de fer continuera de s'intensifier, mais de manière moins agressive qu'en 2011. « La croissance est encore saine en Chine », déclare-t-elle. « La Chine vit une transition d'une économie émergente à une économie arrivée à maturité ; elle devra encore consommer de l'acier, mais cette demande ne sera pas sans connaître une certaine instabilité en termes de consommation et de productivité de l'acier, et l'on observera une précarité naturelle dans la tarification des matières premières utilisées dans la fabrication de l'acier telles que le minerai de fer. »

« Il faut tenir bon », insiste M. Leblanc. « Il est évident que nous connaissons une phase de ralentissement ; certaines décisions ont été retardées mais la demande de la classe moyenne [chinoise] ne va pas s'arrêter. Méfions-nous du pessimisme. »

Tenir compte du bon sens des Chinois

En avril 2012, Zhou Xiaochuan, gouverneur de la Banque populaire de Chine, s'est élevé contre la compréhension médiocre qu'ont les investisseurs chinois du contexte d'investissement, des systèmes juridiques et des marchés financiers des pays dans lesquels ils ont investi lors du Forum de Boao pour l'Asie. « Il faudra un certain temps pour améliorer cette compréhension », déclarait-il, bien que cette année, les investisseurs se sont énormément appliqués à mettre en pratique les enseignements tirés.

« La Chine a rencontré des problèmes au niveau de ces retours sur investissements à l'étranger », explique Nochane Rousseau, chef de file des services au secteur minier pour le Québec chez PwC. « Les investisseurs ont réalisé qu'ils ne disposaient sans doute pas des compétences requises pour prendre de telles décisions commerciales, aussi ils prennent désormais davantage de précautions au niveau de leurs investissements. Nous avons aussi constaté qu'ils sont des actionnaires plus actifs et qu'ils restent impliqués dans la gestion des projets. »

Bien qu'il ne concerne pas le minerai de fer, le projet minier Nunavik Nickel, propriété de Canadian Royalties, constitue sans doute le meilleur exemple de la nouvelle prise de position de la Chine. En 2010, le groupe chinois Jilin Jien Nickel a procédé à l'acquisition de Canadian Royalties par l'intermédiaire de sa filiale canadienne, mais le projet connaît des difficultés financières dont la Banque de développement de Chine, qui avait initialement financé ce projet, refuse désormais de se charger. « Nous aurions tendance à penser que les banques chinoises les aideraient à se renflouer, mais ce n'est pas le cas », explique M. Rousseau, ajoutant que les Canadiens ne doivent pas compter sur la Chine pour leur sauver la mise. « Ils deviendront plus prudents au niveau de leurs investissements, aussi moins de projets seront choisis », fait-il remarquer.

Les Canadiens ont eu de bonnes raisons de compter sur la Chine dans le passé. Le Québec particulièrement doit beaucoup aux investissements chinois, qui sont les plus importants parmi les investisseurs étrangers. « Ces dernières années, les plus grands projets miniers au Québec ont été soit développés soit menés à bien grâce à l'investissement chinois », déclare M. Rousseau.

C'est assurément le cas pour le projet du lac Bloom, dans lequel la société Wuhan Iron and Steel Corp. (Wisco) a injecté 240 millions $ en 2009. En vertu de cette entente, elle détenait 20 % des actions de Consolidated Thompson, à qui appartenait le projet à cette époque, et s'engageait à acheter 50 % de la production de minerai. Cet investissement n'est pas passé inaperçu et Cliffs rachetait Consolidated Thompson deux ans plus tard pour la somme de 4,9 milliards $.

« Nous voulions nous développer en Chine et, de manière générale sur le marché asiatique, et Consolidated Thompson représentait à l'époque une option très intéressante », explique Mme Persico, qui ajoute que leur partenaire du projet du lac Bloom est le cinquième plus gros producteur d'acier au niveau mondial. Les sept millions de tonnes de minerai de fer produits sur le site du lac Bloom sont exportés vers le marché asiatique.

Wisco a également investi 91 millions $ dans le projet minier du lac Otelnuk, qui se trouve actuellement en phase d'étude de faisabilité sous la direction de la société Adriana Resources à environ 170 kilomètres au nord de Schefferville.

D'après M. Van Assche, bien que le minerai de fer du Québec coûte jusqu'à deux fois plus que celui d'Australie, les fabricants d'acier poursuivront leurs investissements stratégiques car ils préfèrent garantir la diversité de leur approvisionnement plutôt que de s'en remettre à une poignée de multinationales minières. Par ailleurs, fait remarquer M. Rousseau, les gisements du Québec sont d'excellente qualité, bien que moins concentrés, ce qui signifie que les projets doivent souvent inclure une étape supplémentaire de concentration dans leur conception.

Quoi qu'il en soit, Cliffs est convaincue que les investisseurs étrangers continueront de s'intéresser à la fosse du Labrador. « L'avantage dans la fosse du Labrador est que les infrastructures sont établies, aussi les sociétés s'intéressent à telle voie ferrée, ou à tel port », explique Mme Persico. « Elles n'auront pas à les construire. »

Pour l'instant, Cliffs a laissé de côté son projet de développement du lac Bloom, qui aurait doublé le rendement de la mine, pour se concentrer sur la stabilité du projet initial et pour satisfaire ses investisseurs. « Nous n'avons pas fixé de calendrier pour la deuxième phase du développement », reconnaît Mme Persico. « Nous déterminerons sans doute ce programme cette année ou en début d'année prochaine. Pour l'instant, nous laissons cette question en suspens et nous nous montrons plus prudents envers notre investissement de capitaux. Nous avons dû un peu faire marche arrière ces six derniers mois. »

Traduit par Karen Rolland

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