novembre 2013

Les matières premières

L'instabilité des prix du minerai de fer

Par Phillip Crowson

Au cours de la dernière décennie, les exploitants de minerai de fer ont augmenté leur capacité à répondre aux besoins croissants de production d'acier en Asie. Pendant cette période, ils ont profité des prix plus élevés du minerai de fer résultant des pénuries au niveau de la demande et d'une évolution plus récente vers une tarification selon le prix au comptant du minerai de fer. Maintenant que le problème d'insuffisance de la demande au niveau mondial a été réglé, les sociétés minières pourraient bientôt assister au retour d'un certain pouvoir de négociation aux producteurs d'acier.

D'après les derniers chiffres disponibles du Raw Materials Group (le groupe suédois chargé de définir les matières premières), les dix plus grandes mines de minéraux non combustibles du monde (dont seize font partie des vingt plus importantes) ont produit en 2011 du minerai de fer, qui représentait 16,4 % des ventes totales du secteur minier. Dix ans plus tôt cependant, seulement huit mines de minerai de fer faisaient partie des vingt plus grandes exploitations, fournissant ensemble 3,8 % de la valeur des ventes de cette année‑là.

Cette augmentation marquée de la part des producteurs de minerai de fer dans le chiffre d'affaires de l'industrie minière était en partie la conséquence naturelle d'une montée importante de la production chinoise d'acier et de la demande en minerai de fer. La production mondiale de minerai de fer a plus que doublé en dix ans (de 934 Mt à 1 898 Mt). De nombreuses autres marchandises ont connu des augmentations plus pondérées pendant cette même période.

Globalement, cette hausse du volume s'est accompagnée d'une flambée des prix. En 2011, les prix du cuivre et de l'or étaient respectivement 5,6 et 5,8 fois plus élevés qu'en 2001, mais le prix du minerai de fer commercialisé à l'international était 12,9 fois plus élevé qu'en 2001. Les producteurs de minerai de fer peuvent en toute légitimité déclarer que les prix étaient relativement bas depuis des années bien avant 2001, et avaient diminué en termes réels à une période où la demande stagnait ou augmentait très lentement. Une fois que la demande a commencé à augmenter plus rapidement et que la capacité existante ne suffisait plus, les producteurs avaient besoin de prix bien plus élevés (et ils les ont obtenu) pour favoriser les investissements dans une capacité supplémentaire, et ce dans des mines existantes autant que sur des terres inexploitées.

Jusqu'à la crise économique de 2008, les prix du minerai de fer et de l'acier étaient de manière générale en phase. Depuis, ils ont pris des voies différentes. Les prix de l'acier sont revenus à ce qu'ils étaient en 2008. Le prix agréé au comptant à la bourse des métaux de Londres pour la billette d'acier, qui n'est qu'une référence approximative des prix de l'acier, avait cette année-là une moyenne de seulement un tiers de son niveau communiqué au second semestre 2008. Les prix du minerai de fer, bien qu'instables, étaient restés considérablement plus élevés. Les prix au comptant du minerai de fer ont atteint des sommets début 2011, équivalent à environ trois fois le prix moyen qu'il atteignait en 2008. Aujourd'hui, les prix du minerai de fer sont environ 20 % en dessous de leur plus haut prix en 2011, mais cela représente tout de même encore plus du double de leur prix moyen en 2008.

Avant 2008, les prix du minerai de fer commercialisé sur le marché international étaient négociés de manière bilatérale entre les principaux expéditeurs et les aciéries. Une fois qu'un contrat stipulant les prix de l'année suivante avait été accepté, d'autres contrats étaient rapidement établis sur des termes à peu près identiques. Au vu de la hausse rapide de la demande en Chine et d'un écart croissant entre les prix contractuels et les prix de livraison immédiate, les producteurs de minerai de fer ont saisi l'occasion du marché vendeur de passer à une tarification en fonction du prix au comptant. Ceci a encouragé les profits à court terme, amplifié les fortunes des actionnaires et sans aucun doute les primes accordées aux dirigeants. Aujourd'hui, la plupart des ventes se font à des prix étroitement liés aux cotations au comptant dominantes.

Dans les conditions strictes du marché du minerai de fer de 2008, les aciéries n'avaient aucun moyen de résister à cette transition vers une tarification en fonction du prix au comptant, même si elles n'approuvaient pas cette situation. Cependant, mis à part pour des utilisations secondaires, le seul marché du minerai de fer repose sur la production d'acier. La santé à long terme des fournisseurs est inévitablement liée à celle de l'industrie de l'acier. L'équilibre des pouvoirs restera-t-il en faveur des fournisseurs de minerai de fer alors que leurs clients font preuve de faiblesse ? Le système de référence ayant échoué, les prix au comptant ont probablement été bien plus élevés que ceux qui auraient été négociés bilatéralement. Ceci ne signifie pas qu'ils le seront pour toujours, bien qu'un retour à l'ancien système de tarification semble peu probable.

L'augmentation des prix du minerai de fer a d'une part énormément augmenté les profits des principaux expéditeurs, et d'autre part a encouragé les entrants ainsi qu'une augmentation continue de la capacité de production. Une fois cette nouvelle capacité instaurée, les prix nécessaires pour continuer à exploiter cette capacité sont bien plus bas que ceux requis pour tenter une nouvelle production.

Pour ce qui est de l'avenir, les grandes sociétés minières devraient continuer à générer des profits raisonnables, voire bons, et ce même au vu de la baisse importante des prix. Certains des nouveaux entrants rencontreront quelques difficultés, mais il est peu probable qu'ils soient contraints de fermer leurs portes (ou du moins seulement dans le cas où les prix atteignent un niveau très bas sur une longue période). La nouvelle capacité sera retardée, mais la dynamique de ce que l'on appelle la réduction des coûts reprendra le dessus, étant donné que les sociétés se développent pour répandre des coûts fixes de façon à ce que les coûts unitaires diminuent et les profits augmentent. Un risque, certes séduisant, est que les producteurs pratiquant des prix bas continuent de produire d'arrache‑pied dans l'espoir de faire des profits, quelle que soit l'issue pour la demande globale. Le problème de cette approche est qu'elle ne fait que prolonger l'agonie des marchés faibles pour toutes les parties concernées.


Phillip_CrowsonPhillip Crowson est l’ancien économiste en chef de la société Rio Tinto, président de la European Copper X et de l’ Association des Mines du Royaume-Uni. Il est l’auteur de plusieurs ouvrages et a publié plusieurs articles sur différents aspects de l’industrie minière.

Traduit par Karen Rolland

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