déc '13/jan '14

Lynn Lake

La ville transplantée

Par Aaron Fitzpatrick

Qu’arrive-t-il à une ville qui ne compte qu’une seule industrie lorsque sa seule ressource est épuisée? Souvent, lorsque le seul employeur de la ville décide de plier bagages, les résidents doivent en faire autant et laisser une ville fantôme de maisons et propriétés désertées derrière eux. Mais ce ne fut pas le cas lorsque Sherridon, une petite ville du nord du Manitoba, dut faire face à l’épuisement des réserves de la mine de cuivre tout près, lors des années 1950. Le propriétaire de la mine, la Sherritt Gordon Mines Ltd., tournait les yeux vers le nord, dans la direction de sa nouvelle exploitation de nickel de Lynn Lake. La firme avait la ferme intention de maintenir des liens serrés avec la région comme avec la main-d’œuvre locale, alors lorsque la nouvelle mine reprit les employés de Sherridon, les résidents emportèrent non seulement leur ardeur au travail, mais également leurs maisons transplantées.

Sherridon est née de la ruée vers l’or du début des années 1900. Les rumeurs de découvertes attirèrent des milliers de prospecteurs cherchant à faire fortune vers le Manitoba.

Si la plupart des firmes ne trouvèrent pas d’or, la région regorgeait de généreux gisements de cuivre et de nickel. Phillip Sherlett, chasseur Cri et prospecteur à ses heures qui avait aidé à propager la fièvre de l’or au Manitoba, est à l’origine de la découverte du cuivre de Sherridon en 1922, et quand ses concessions expirèrent en 1924, elles furent reprises par les trappeurs Carl Sherritt et Dick Madole, qui avaient pris des concessions plus tôt dans la région. Bob Jowsey, qui était déjà revenu déçu de ses recherches d’or dans la région dix ans plus tôt, revint, et en 1927, il reprit la propriété et aida à fonder la ville avec la nouvelle Sherritt Gordon Mines Ltd. On entra en production en avril 1931 et la mine demeurera en exploitation, malgré quelques interruptions périodiques, jusqu’en 1952.

À l’approche de l’épuisement du gisement minier vers 1945, Sherritt Gordon envoya des prospecteurs dans toutes les directions. Au bonheur de la firme et de ses employés, ils trouvèrent un grand dépôt de nickel à peine 120 miles plus au nord. Ils l’appelèrent Lynn Lake, en l’honneur de l’ingénieur en chef de Sherritt Gordon, Lynn Smith. Mais ils avaient un problème : comment réaliser au mieux le déplacement de plus de cent employés à temps plein?

La solution consistait à déplacer la ville elle-même. Le site de Lynn Lake plus au nord n’avait pas de routes utilisables, ce qui fait qu’une nouvelle phase de construction aurait demandé le transport d’ouvriers et d’équipement à travers une région sauvage impraticable pour la plupart des véhicules.

Pour éviter ce problème, on fit lever les maisons des ouvriers et on les charria jusqu’à Lynn Lake, sur 165 miles tortueux d’un terrain périlleux. Dans les mots d’Eldon Brown, président de Sherritt Gordon, « Sherridon ne deviendra pas une ville fantôme : nous allons emporter les fantômes avec nous. »

Mais la tâche n’était pas simple. Elle exigeait l’utilisation d’un tracteur Linn, un véhicule tout terrain imaginé par l’impresario d’une exposition de chiens et de poneys des États­Unis, H.H. Linn. Outre ses talents d’organisateur de spectacles, son tracteur devint sa réalisation la plus lucrative et la plus ambitieuse, ayant été utilisé au cours des années 1930 et 1940 par les travailleurs qui construisirent le Canal de Panama. Le tracteur Linn était une machine gargantuesque pourvue d’une base incroyablement large qui lui permettait de s’attaquer à presque tout terrain. Une pelle à neige pouvait aussi être fixée, mais son installation demandait deux jours. Malgré les avancées des moteurs Diesel lors de ses dernières années d’utilisation, notamment lors du déménagement de Lynn Lake, le tracteur Linn pouvait atteindre la vitesse de 20 kilomètres par heure.

En ne voyageant que pendant l’hiver pour éviter les ravins inondés, le tracteur se déplaçait lentement mais sûrement. Chaque aller simple demandait près de 75 heures. En trois ans, l’entreprise réussit à transporter 120 unités d’hébergement de Sherridon à Lynn Lake. En 1952, Sherridon avait été abandonnée.

Naturellement, la construction se poursuivit et la ville est désormais accessible par avion, par rail ou même par une route ouverte toute l’année. La mine de nickel de Lynn Lake ferma en 1976, mais les résidants n’ont pas quitté. La ville revendique aujourd’hui le titre de capitale de la pêche sportive du Manitoba. Et avec les riches ressources de nickel qui restent à extraire, on risque plus de voir des développeurs miniers creuser des puits que de voir les habitants ramasser leurs affaires et quitter la ville.

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