Aug '13

Projet « Oilsand »

Une solution atomique pour les sables bitumineux de l’Alberta

Par Aaron Fitzpatrick

Vers la fin des années 50, le docteur Manley Natland, un géologue passionné alors employé par la Richfield Oil Corporation, a l’idée folle d’extraire du bitume en provoquant une explosion nucléaire dans les sables pétrolifères de l’Alberta. Il propose de faire détonner une bombe atomique en profondeur, sous les sables bitumineux, puis de pomper le pétrole libéré par la chaleur intense de l’explosion.

À l’époque, l’excavation des sables bitumineux de l’Alberta progresse lentement. L’extraction du bitume en est à ses balbutiements et on estime que les techniques minières classiques ne permettront de récupérer qu’environ cinq pour cent du pétrole extractible. Les méthodes in situ dans les sables bitumineux n’ont pas encore été éprouvées, et l’application du concept d’extraction par injection de vapeur est perçue comme à la fois coûteuse et radicale.

Manley Natland voit dans la puissance de vaporisation d’une explosion nucléaire une méthode d’extraction potentielle plus propre, plus sûre et plus économique. C’est avec éloquence qu’il évoque le moment de la révélation : assis dans un désert d’Arabie Saoudite, devant le spectacle du soleil qui se couche à l’horizon, telle une boule de feu atomique plongeant dans les profondeurs de la Terre. Une image qu’il ne parviendra jamais à effacer de sa mémoire.

Le projet pilote de Manley Natland prévoit une explosion test de 9 kilotonnes (à titre de comparaison, on estime la puissance des bombes d’Hiroshima et de Nagasaki à 15 KT et 21 KT, respectivement). La bombe doit être placée à 6 mètres sous la croûte calcaire du lac Beaverhill, soit à 372 mètres sous terre, sur le site du puits de Pony Creek, près de la petite ville de Chard, à environ 100 km au sud de Fort McMurray. Selon les calculs du docteur Natland, l’explosion générerait neuf trillions de calories : une chaleur suffisante pour vaporiser la roche et créer une cavité souterraine. Le bitume surchauffé s’écoulerait sous forme liquide, plus facile à extraire par des moyens traditionnels. Pour son projet, baptisé « Project Oilsand », Manley Natland propose de faire exploser plusieurs bombes le long d’une formation de sables bitumineux et « de créer ainsi, sur tout l’horizon de la formation, de nombreuses zones surchauffées dont on pourrait extraire le pétrole. »

Imperial Oil était alors propriétaire du terrain proposé pour le projet. Avec l’appui de la commission américaine de l’énergie atomique, qui cherche à l’époque à promouvoir des projets d’exploitation pacifique de l’énergie nucléaire, Manley Natland présente son projet au premier ministre de l’Alberta, Ernest C. Manning, en juin 1958. C’est avec enthousiasme que ce dernier nomme un comité de hauts fonctionnaires provinciaux pour superviser la proposition, notamment les ministres des Mines et des Minéraux et des Affaires économiques de l’Alberta.

Malgré les efforts déployés pour minimiser les risques associés au projet, la détonation d’une bombe nucléaire dans un lieu isolé suscite des craintes bien réelles. La minuscule commune de Chard et ses 12 résidents se trouvent à seulement 10 kilomètres au nord-ouest du site. Le projet d’explosion test reçoit l’approbation du comité technique de l’Alberta et du Ministère fédéral des Mines en 1959, mais les tensions de plus en plus vives qui marquent les années de guerre froide tempèrent l’enthousiasme pour les explosions nucléaires, civiles ou militaires. Dans un climat politique turbulent, le projet de détonation d’armes nucléaires américaines sous le sol canadien s’avère trop controversé. Et dans les années 60, les traités de non-prolifération des armes nucléaires sonnent définitivement le glas du programme.

Des vestiges du projet subsistent cependant. Manley Natland dépose un brevet le 3 janvier 1958 (qui ne sera pas officiellement approuvé avant le 26 octobre 1965) sur l’utilisation d’un réacteur nucléaire au lieu d’une bombe. L’idée consiste à utiliser des « réacteurs nucléaires sous la surface terrestre », ces derniers fournissant une source de chaleur aux systèmes d’extraction que nous connaissons aujourd’hui. Récemment, Toshiba Corporation a mis au point une gamme de réacteurs nucléaires baptisés « 4S » (Super Safe, Small and Simple) en vue de l’extraction des sables bitumineux par injection de vapeur.

Bien que l’ambitieux projet de M. Natland n’ait jamais vu le jour, la solution atomique imaginée il y a plusieurs décennies pour l’extraction du bitume pourrait bien faire ses preuves aujourd’hui dans les champs de pétrole de l’Alberta.

Traduit par SDL

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