novembre 2012

L’exploration d’hydrocarbures au Québec 

Le règne de l’incertitude

Par Antoine Dion-Ortega

Transport d’équipement par hélicoptère, pendant les sondages sismiques de la société Junex, dans le centre-sud de l’île. À la mi-septembre, près de 4 000 détonations avaient été menées dans les couloirs de 224 kilomètres défrichés par Junex | François Jacob


Dans les deux dernières années, une série de décisions politiques ont considérablement réduit la marge de manœuvre des sociétés d’exploration, qui ont vu les portes se fermer une à une au point de rendre bien incertain l’avenir de leurs filières.

D’abord, en septembre 2010, le gouvernement fermait définitivement la porte à l’exploration dans l’estuaire du Saint-Laurent et entreprenait aussitôt la deuxième partie de son évaluation environnementale stratégique (ÉES) sur la portion québécoise du golfe. Le rapport, attendu cet automne, pourrait bien recommander à Québec de tourner le dos à l’exploration du site Old Harry, un dôme de sel qui pourrait possiblement contenir un milliard de barils d’huile.

Sur terre, la mise sur pied, en mai 2011, du comité de l’ÉES sur les gaz de schiste a eu pour effet de freiner tout à fait l’exploration gazière, les sociétés préférant attendre les recommandations du comité, prévues pour novembre 2013. En attendant que ces deux dossiers évoluent, certaines sociétés ont transféré leurs activités vers la filière pétrolière, en Gaspésie et sur l’île d’Anticosti. Mais là encore, la situation politique pourrait les rattraper si le gouvernement décidait de ne pas soutenir ces nouveaux efforts d’exploration.

Changement de paradigme sur Anticosti

« Pour le pétrole, on est vraiment dans les débuts, dans l’est, dit Jacques Pelletier, le président de Forage de l’est, alors qu’il nous fait visiter son site de forage. Ce n’est pas comme dans l’ouest, en Alberta, où ils ont déjà du pétrole trouvé, des gisements. Ici, c’est vraiment l’étape embryonnaire. » La petite entreprise de dix employés effectue, depuis l’été, des sondages stratigraphiques dans l’île d’Anticosti pour le compte de Pétrolia.

Pourtant, ce n’est pas la première fois que des sociétés s’échinent à trouver du pétrole sur cette île de près de 8 000 km², soit environ 16 fois la superficie de l’île de Montréal. Depuis les années 1960, de gros joueurs tels Esso, Shell et Hydro-Québec ont tous tenté leur chance, à chaque fois sans succès. C’est sur les traces de ces géants que s’est d’abord engagée Pétrolia lorsqu’elle a acquis ses droits sur l’île, en 2008. Comme tous ses prédécesseurs, elle s’est mise à la recherche de réservoirs conventionnels dans la formation du Trenton Black River, où le pétrole aurait pu migrer, depuis la roche-mère, sous les 1800 mètres de profondeur. À ce jour, elle n’a réussi à en localiser aucun qui contienne du pétrole.

Mais voilà qu’en 2011, la société dévoilait les résultats d’analyse d’une carotte prélevée à l’été 2010. Les résultats obtenus révélaient une nouvelle thématique de recherche, ouvrant dès lors une alternative prometteuse à la recherche de réservoirs conventionnels.

« On a découvert que le pétrole était encore dans la roche-mère, n’était pas sorti, raconte André Proulx, président de Pétrolia. Ça a complètement viré l’exploration de bord. »

L’attention s’est alors portée, pour la première fois, sur la formation au-dessus du Trenton Black River : le shale du Macasty, l’équivalent latéral du shale de l’Utica, qui lui ressemble en plusieurs points et qui s’est révélé être riche en pétrole dans l’Ohio. C’est d’ailleurs en se basant sur les analogies entre ces deux formations que la firme de consultants pétroliers Sproule Associates Limited estimait, à l’été 2011, le potentiel de pétrole en place sur les permis de Pétrolia à 30,9 milliards de barils.

Le hic, c’est que le shale de Macasty, peu perméable, ne permet pas à l’huile de se déplacer. Il faut donc, théoriquement, fracturer. Et dans le climat politique actuel, l’option paraît parsemée d’embûches. « Nous ne sommes pas rendus à ce stade-là, pour l’instant », précise M. Proulx.

Défis du climat politique

À quelques kilomètres de là, le chargé de projet Jérémie Lavoie nous accompagne sur le chemin de 224 kilomètres qu’a défriché Junex pour y mener ses levés sismiques, cet été.

« Le sismique, c’est le passage obligé pour arriver au forage, dit-il. Ça diminue le risque du forage. »

Junex, qui a acquis des droits d’exploration sur quelque 100 000 hectares en 2007, est également bien au fait de l’énorme potentiel que pourrait détenir le shale de Macasty. En octobre 2011, la firme de consultants en pétrole et gaz Netherland, Sewell & Associates établissait le potentiel de pétrole en place sur ses permis à 12,2 milliards de barils.

« C’est un peu la géologie des basses-terres, c’est les mêmes formations, explique Jean-Yves Lavoie, président de Junex. La différence, c’est que dans les basses-terres, on est dans la fenêtre à gaz. À Anticosti, étant donné que c’est moins mature, qu’il y a eu moins de pression et de sédiments par-dessus, on est dans la fenêtre à l’huile. »

Mais MM. Proulx et Lavoie prennent bien garde de tout miser sur le Macasty. Car la déclaration choc, le 20 septembre dernier, de la nouvelle ministre des Ressources naturelles, Martine Ouellet, a eu l’effet d’une douche froide : jamais l’exploitation par fracturation hydraulique ne sera sécuritaire. C’est pourquoi on continue tout de même l’exploration de cibles conventionnelles plus profondes, parallèlement à celle du Macasty. Les deux présidents ont assuré que, à lui seul, le potentiel conventionnel justifiait des investissements sur l’île.

Malgré l’énorme potentiel de pétrole en place, totalisant plus de 42 milliards de barils, rien n’est donc joué sur Anticosti, situation politique oblige. Les juniors voudraient convaincre Québec de les accompagner dans un projet-pilote de forage avec fracturation, question de rassurer l’opinion publique. Et ils savent bien que, sans la participation financière du gouvernement à un éventuel projet d’exploitation sur Anticosti, aucun major ne voudra se lancer dans une aventure aussi coûteuse.

Les spécialités régionales

Les choses sont beaucoup plus claires de l’autre côté du détroit de Honguedo, dans la péninsule gaspésienne. C’est là, et non pas sur Anticosti, que l’on pourrait voir produire le premier pétrole en sol québécois.

« Notre projet le plus près de la production, c’est Haldimand », confirme M. Proulx. Situé à moins de 10 kilomètres à l’est de Gaspé, ce gisement, d’une superficie de 12 km², fait partie de la formation du York River, qui s’étend sur toute la péninsule gaspésienne. Pétrolia prévoit y forer, cet hiver, un troisième puits de 2,6 kilomètres de long, horizontal cette fois-ci, dans le but de rencontrer des fractures naturellement présentes dans le réservoir. On espère qu’on sera alors en mesure de faire un calcul de réserves final et de déposer une demande de bail de production dès le printemps 2013.

Dans le cas de Haldimand, on aimerait pouvoir forer sans avoir recours à la fracturation hydraulique. « De façon économique, il est plus avantageux de ne pas fracturer. Cela dit, on ne pense pas qu’on a trouvé à Haldimand des gisements faciles à exploiter. Il va falloir avoir de l’ingéniosité pour ne pas fracturer », admet M. Proulx.

Pétrolia a d’ailleurs investi 500 000 $ pour déterminer une méthode de forage qui puisse lui éviter la fracturation et les « conséquences politiques » qu’elle implique. « Cela nous a permis de repérer un réseau de fractures naturelles à l’intérieur du réservoir qui nous permet de croire que nous pourrons produire de manière commerciale sans avoir à recourir à la fracturation », a récemment annoncé la société.

Junex se dit, elle aussi, près du but en Gaspésie. Le forage d’un quatrième puits sur sa propriété de Galt, à 20 kilomètres de Gaspé, a été complété le 20 août dernier. Elle prévoit le prolonger par un drain horizontal dès le printemps prochain, afin d’établir la taille de la structure et de préciser le potentiel de pétrole en place, actuellement estimé à 260 millions de barils.

« Notre seuil critique, on va l’atteindre autour de 400-500 millions de barils, a précisé M. Lavoie. Quand on est rendu dans ces chiffres-là, on est capables d’intéresser des grands joueurs en place à se joindre à nous et à supporter l’effort d’exploration. »

Mais les deux sociétés savent bien quel défi les attend : convaincre un gouvernement constitué de « verts » de les soutenir financièrement et de participer à leurs projets comme il le fait dans le cadre du Plan Nord, notamment avec la compagnie Stornoway; tout en démontrant à l’opinion publique que la fracturation hydraulique peut se faire de façon sécuritaire pour l’environnement. Une tâche qui ne s’annonce pas facile, à entendre les positions tranchées de la nouvelle ministre des Ressources naturelles. Bref, il n’est pas du tout évident que des hydrocarbures seront, à court et moyen terme, produits au Québec.

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