novembre 2012

Sécurité

Des risques sous¬estimés?

Par Sean Dessureault

Iain Ross

Je crois que dans le secteur de l’exploitation minière souterraine, on a tendance à sous­estimer la fréquence des événements entraînant des décès multiples. Et si l’on estime que ces événements – ou risques majeurs – sont rares, on n’y porte probablement pas l’attention qu’ils méritent. Bien que la démarche statistique soit foncièrement solide sur le plan de la sécurité et qu’elle ait donné de bons résultats dans l’industrie nucléaire et dans l’industrie pétrolière et gazière, ces deux secteurs ont tout de même été le théâtre de catastrophes majeures depuis 2010 : la marée noire causée par la plateforme Deepwater Horizon dans le golfe du Mexique et l’incident à la centrale de Fukushima au Japon. La vérité, c’est que la fiabilité de n’importe quel système est directement proportionnelle à la qualité des données qu’on y entre et au jugement des personnes qui utilisent cette information. Si les bases de données que les ingénieurs utilisent pour prendre des décisions sont incomplètes, il est fort probable qu’ils sous­estiment les dangers majeurs potentiels.

Sous terre, les principaux dangers sont l’irruption ou l’engouffrement d’eau, les effondrements massifs qui peuvent soit causer un coup de charge, soit emprisonner les travailleurs, ou encore les explosions de gaz ou de poussières. Au fil de mes recherches et de l’acquisition de mon expérience, j’ai pu constater que les systèmes de gestion des risques couramment utilisés comportaient peut­être des lacunes, ce qui expliquerait pourquoi une industrie qui a réussi à améliorer considérablement la sécurité générale de ses opérations continue de connaître des désastres aussi meurtriers.

Selon une analyse récente, au cours des cent dernières années, on a déclaré que deux coups de charge survenus dans la roche dure souterraine et ayant causé des décès multiples. Lorsque j’ai lu cela, j’ai repensé à un incident que j’avais vécu dans les années 80. J’avais alors été témoin de la puissance destructrice d’un coup de charge et cela m’avait complètement abasourdi. À cette époque, je travaillais dans les mines souterraines depuis environ 10 ans; bien sûr, j’avais entendu parler des « coups de charge » mais je ne m’imaginais pas qu’ils pouvaient être ­aussi dangereux.

Quand j’ai parlé ensuite à des mineurs de longue date de ce que j’avais ressenti, ils n’ont pas été particulièrement impressionnés : « Ça, c’était rien du tout; quand le B4 s’est effondré, là nous avons eu un vrai coup de mine! » L’un d’eux m’a même décrit la scène de destruction laissée par l’incident : locomotive entière arrachée de ses rails; chariots de minerais projetés un peu partout, et ainsi de suite. Un incident dont je n’avais encore jamais entendu parler. Le coup de charge dans le B4 s’est produit un dimanche, alors que la mine était déserte. Aucun rapport ne le mentionne car personne n’a été tué ni blessé ce jour­là. S’il était survenu vingt­quatre heures plus tard seulement, ce sont des dizaines, voire des centaines de décès qu’il aurait fallu déclarer.

En réfléchissant à ces événements, j’ai réalisé que les bases de données de l’industrie minière couvrant les incidents graves sont vraiment incomplètes. Je ne veux pas dire qu’il y a eu camouflage des accidents, mais simplement que cette situation reflète notre nature profonde à nous, travailleurs des mines. Les ingénieurs des mines sont généralement des gens pragmatiques qui privilégient l’action et prennent facilement des décisions. Nous avons tendance à ne pas documenter ces décisions car nous n’avons pas de temps à consacrer à la paperasse alors que les problèmes urgents ne cessent de surgir.

Je crois que pour améliorer la situation, il faut un véritable engagement de la part des dirigeants. Un comportement malavisé – lorsqu’une personne prend des raccourcis ou ne respecte par les consignes de­ sécurité – peut entraîner la mort d’une personne. Cependant, une lacune systémique – lorsque la direction n’a pas mis en place un système suffisamment robuste – peut entraîner des décès multiples. La direction doit donc, en collaboration avec les gens sur le terrain, créer et entretenir des systèmes ­plus sécuritaires.

Pour ma part, je suggère une démarche conservatrice sur le plan de l’évaluation des risques. La fréquence des incidents majeurs peut sembler statistiquement faible, mais plutôt que de supposer qu’il n’est pas nécessaire d’atténuer ces risques, je suggère que nous nous attendions à ce que ces situations se reproduisent et que nous tâchions de déterminer quelles précautions réelles et quelles mesures d’atténuation pourraient s’avérer efficaces. Bref, la direction et les travailleurs doivent reconnaître la réelle probabilité de ces incidents et la nécessité d’investir l’argent et la main­d’œuvre nécessaires pour éviter qu’ils ne se produisent.


Author
Iain Ross est un ingénieur des mines possédant plus de 30 années d’expérience sous terre, dont la moitié passées dans un environnement d’exploitation par blocs/panneaux foudroyés. Il a travaillé dans de nombreux types de mines – or, diamant et cuivre – en Afrique du Sud, en Namibie, aux ÉtatsUnis et en Australie. Il est actuellement conseiller principal en ingénierie souterraine chez Rio Tinto.

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