mars/avril 2012

Redéfinir les « foyers de tension » en Afghanistan

De nombreuses perspectives d'investissement s'offrent à ce pays en proie aux conflits mais riche en minerais

Par A. Reitman

Kilo Goldmines est à la fois la première société canadienne et la première société cotée en bourse en passe d'exploiter les riches ressources minérales du sous-sol afghan. Fin novembre 2011, le ministère afghan des Mines (MoM) a attribué à la société minière l'un des quatre blocs mis en concession parmi lesquels le dépôt de minerai de fer de Hajigak. Situé dans la région montagneuse de la province de Bamiyan, à 130 kilomètres à l'ouest de Kaboul, il s'agit du plus grand des gisements de minerai de fer découverts dans la région à ce jour.

David Buckle, financier basé au Royaume-Uni et actionnaire majoritaire de Kilo DRC Iron, une filiale de Kilo Goldmines, dirige ce projet. Selon Alex van Hoekene, Président-Directeur Général de Kilo Goldmines, ce partenariat était « naturel » en raison des relations que David Buckle a tissées avec la société et de sa connaissance de la région.

La société minière a pu négocier de manière préférentielle le bloc nord-est, une ressource non négligeable estimée à 450 millions de tonnes de minerai comportant en moyenne 62 % de fer, alors qu'un consortium soutenu par le gouvernement indien a remporté l'appel d'offres pour les trois autres blocs. La production devrait commencer dans quelques années.

Van Hoeken s'attendait à ce que tout le monde le traite de « fou » une fois la nouvelle du statut privilégié accordé à Kilo diffusée. Cependant, la réalité fut tout autre. « J'ai reçu des offres de financement et je continue de recevoir des courriels d'Afghans à la recherche d'un travail. Ces réactions m'ont agréablement surpris », a expliqué van Hoeken. « Ces réactions étaient plus positives que ce à quoi je m'attendais, ce qui montre que ce domaine suscite beaucoup d'intérêt. »

La société doit commencer par confirmer la ressource. Pendant ce temps, les négociations avec le ministère se poursuivent. Van Hoeken s'est gardé de divulguer certaines informations avant la finalisation des négociations, qui devrait intervenir dans le courant de l'année. Toutefois, ces accords s'assurent généralement que les contrats reflètent les meilleures pratiques internationales et englobent la construction d'infrastructures comme des routes, des hôpitaux et des écoles, ou des garanties d'embauche des travailleurs locaux ou de collaboration avec fournisseurs locaux, a expliqué Atiq Sediqi, conseiller en environnement au MoM. En outre, les redevances et/ou paiements de bonus pourraient être négociés à ce stade.

Le secteur minier afghan fait l'objet d'une grande attention de la communauté internationale. Le ministère canadien des affaires étrangères et du commerce international a qualifié l'obtention de ce marché « d'avancée majeure pour le développement de l'industrie minière afghane [qui] permettra au pays de générer de précieux emplois et recettes, améliorant ainsi les conditions de vie de la population et la viabilité de l'économie du pays. »

Ce marché pourrait apporter quelque 5 milliards de dollars américains au PIB d'ici à 2016, selon les estimations du gouvernement afghan, qui estiment les richesses minérales du pays à 3 000 milliards de dollars américains. Cette somme permettrait au gouvernement de financer le développement et d'éviter un éventuel crash économique après le retrait des troupes internationales du pays en 2014. Il n'est donc pas étonnant que le MoM essaie de mettre en avant la richesse minérale du pays plutôt que les conflits qui le ravagent.

Pourtant, des problèmes ont été notés dès le départ. La première concession majeure, et le plus grand projet d'infrastructure en cours, est la mine de cuivre d'Aynak. Cette concession a été attribuée à China Metallurgical Group (MCC). Ce projet est situé à Logar, une province relativement stable, à 65 kilomètres au sud de Kaboul. Selon Maplecroft, une entreprise de recherche internationale, ce marché fut attribué à MCC en 2008 après un appel d'offres qui, selon certaines sources proches de MCC, « a manqué de transparence et lésé les autres soumissionnaires. » Bien que l'Afghanistan soit signataire de l'initiative de transparence des industries minières, une source proche du dossier a expliqué que ces normes internationales, au moins en Afghanistan, n'étaient qu'un écran de fumée.

Le MoM a nié ces allégations et, en réponse, a publié un comparatif des offres proposées pour le projet Aynak. L'offre de MCC était clairement la plus compétitive en termes de taux d'imposition maximaux que l'entreprise était prête à payer, de paiements bonus au gouvernement et de promesses de développement d'infrastructures.

Mais le projet, qui devait initialement commencer l'année dernière, a connu plusieurs revers, et le début de la production est désormais prévu pour 2014. Le déminage de la zone a pris beaucoup plus de temps que prévu et la découverte d'un monastère bouddhiste du Ve siècle a causé des retards.

Entre-temps, une fuite de câbles diplomatiques organisée par Wikileaks a témoigné de la déception des gouvernements américain et afghan quant au respect par MCC de ses obligations contractuelles. « Jusqu'ici, très peu d'Afghans ont été recrutés et les villages environnants se sont plaints de n'avoir encore bénéficié d'aucun avantage », a souligné Maplecroft. « MCC a également importé la plupart de son matériel de Chine au lieu de privilégier le marché local comme convenu. » En outre, des difficultés d'ordre logistique ont sapé le projet de construction du chemin de fer qui constituait une des obligations contractuelles de MCC.

Cependant, la Banque asiatique de développement est parvenue à étendre le réseau ferroviaire afghan. L'été dernier, un an après que les premiers rails furent posés, l'Afghanistan a fait rouler son premier train de Mazar-e-Sharif, à quelque 400 kilomètres au nord-ouest de Kaboul, à Hairatan, ville située à la frontière avec l'Ouzbékistan. Cette ligne ferroviaire longue de 75 kilomètres marque la première phase d'un système ferroviaire national qui devrait permettre de transporter les réserves minérales du pays. Pourtant, les défis logistiques constituent un obstacle certain pour les investisseurs occidentaux au moment où de nouveaux appels d'offres sont annoncés et où la concurrence entre l'Inde, la Chine et l'Iran se fait de plus en plus féroce.

Mis à part Hajigak et Aynak, les autorités afghanes ont également signé un accord d'exploitation pétrolière et gazière de 700 millions de dollars américains avec China National Petroleum Corporation. Ces gisements sont situés dans les provinces de Sari Pul et Faryab au nord du pays. L'ONG de surveillance Integrity Watch Afghanistan a signalé que les entreprises publiques et privées ont à ce jour signé plus de 100 accords portant sur l'exploitation de mines de toutes tailles. Des appels d'offres sont actuellement lancés pour l'or et le cuivre dans les provinces de Ghazni, Sari Pul, Balkh, Herat et Badakhshan.

Située dans une région montagneuse du nord de l'Afghanistan, la province du Badakhshan a l'avantage d'offrir un accès aux marchés tadjik au nord et chinois à l'est. Un représentant d'une société minière afghane a déclaré qu'il s'agissait du gisement le plus intéressant actuellement pour cette raison. Plusieurs autres concessions d'exploitation de minerai de fer et de gisements pétroliers et gaziers seront annoncées au printemps.

Certains gisements miniers sont situés dans des zones moins stables, notamment dans les régions du sud et du sud-ouest. La sécurité étant une question majeure, le MoM a établi en 2008 une armée virtuelle en vue de sécuriser ses opérations minières. Cette unité de protection et de sécurisation des opérations minières est constituée de 7 000 éléments. Maplecroft a toutefois exprimé certaines inquiétudes. En effet, après le retrait de la mission de sécurité dirigée par l'OTAN, les conditions pourraient se détériorer et le gouvernement pourrait avoir du mal à soutenir l'armée et la police nationale sans aide étrangère.

En d'autres termes, il est essentiel de ne pas sous-estimer les risques encourus par les investisseurs du secteur minier afghan. Toutefois, van Hoeken de Kilo Goldmines a expliqué qu'historiquement, l'exploitation minière a toujours été une force motrice pour le développement. Elle crée non seulement des emplois directs, mais agit également comme un catalyseur sur les économies locales.  « Nous n'avons pas la prétention de dire qu'elle est l'alpha et l'oméga », a-t-il expliqué « mais il est vrai qu'une fois que vous explorez une mine, d'autres suivent, ce qui génère naturellement une certaine dynamique. D'autres entreprises suivront nos traces. Aujourd'hui, les entreprises minières, notamment celles cotées en bourses, sont tenues de se conformer aux règles et réglementations internationales et aux protocoles de protection de l'environnement. »

Personne ne sait encore si les entreprises internationales deviendront plus enclines à investir dans le secteur minier afghan. Néanmoins, l'évolution du gisement de Hajigak est surveillée de près et s'annonce comme un test.

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