déc '12/jan '13

Comment dit-on « Potential de croissance » en Mandarin?

Une entrevue avec Gordon Houlden sur les opportunités qu'offre l'Empire du Milieu.

Par Antoine Dion-Ortega

Courtousie de l'Institut chinois de l'Université de l'Alberta


Peu de Canadiens ont observé les relations sino-canadiennes d’aussi près que Gordon Houlden, directeur de l’Institut chinois de l’Université d’Alberta. Depuis qu’il s’est joint au ministère des Affaires étrangères en 1976, M. Houlden a toujours gardé un pied au pays du dragon. Il a été témoin, souvent de l’intérieur, des profondes mutations politiques et économiques qu’a traversées le pays dans les trente-cinq dernières années. M. Houlden a été en poste à Hong Kong et à Pékin, où il a œuvré à l’ambassade canadienne de 2001 à 2004. Il a ensuite été muté à Taipei, où il a été directeur exécutif du Bureau canadien du commerce de 2004 à 2006. Avant de se joindre à l’Institut chinois en 2008, il était directeur général pour l’Asie de l’Est au ministère des Affaires étrangères et du Commerce international.

ICM : Les acquisitions par des sociétés d’État chinoises comme celle de Nexen par la CNOOC sont-elles susceptibles d’affecter le secteur minier ?

GH : Il y a déjà eu des investissements chinois dans le secteur minier en Colombie-Britannique, au Yukon et dans l’Arctique, mais ce n’est qu’un début. On voit beaucoup de sociétés d’État « allant outremer », pour utiliser leur terme, mais il y a une seconde vague d’investissements qui s’apprête à rejoindre nos côtes, et ce sont les investissements privés.

Regardez la proportion du PIB qui est générée par les gouvernements : dans le cas du Canada, elle est de 40 %, soit autant qu’aux États-Unis; en France, elle est de 52 %. En Chine, elle est tout juste au-dessus de 20 %. La stratégie du gouvernement dans les 30 dernières années a été de réformer les sociétés d’État pour permettre au secteur privé de croître – et croître, il l’a fait ! Bien sûr, certains secteurs comme l’énergie et les mines restent dominés par des monopoles ou des quasi-monopoles aux mains des sociétés d’État. Mais on pourrait assiser à une ouverture à l’avenir.

ICM : Comment profiter de cette opportunité ?

GH : Si le Canada a une politique générale d’ouverture aux investissements – et je ne dis pas sans supervision aucune –, à mon sens, cela servira l’industrie minière. Je ne veux pas dire que la Chine doive acquérir tout sur son passage. Mais si vous êtes assis sur une mine, cette mine vaut plus parce que la Chine achète son produit. Si vous en êtes à la phase d’exploration ou de développement, votre gisement vaut davantage du fait de la demande chinoise et du potentiel d’investissement de la Chine.

Bon nombre de petites sociétés minières n’ont pas le capital nécessaire pour développer pleinement leurs propriétés. Le simple fait qu’elles puissent trouver, du côté de la Chine, des investisseurs aux poches profondes fait en sorte que la valeur de leurs propriétés augmente. Retirez la Chine de l’équation, isolez son économie comme elle l’était il y a 30 ans, et ces propriétés vaudront moins. Il a un avantage ici : une politique canadienne ouverte aux investissements chinois a pour effet de soutenir la valeur des gisements et des actions des sociétés canadiennes.

ICM : Doit-on craindre les sociétés d’État lorsqu’elles mettent la main sur des actifs dans des secteurs stratégiquement sensibles comme celui de l’énergie ?

GH : À mon sens, bon nombre de ces risques stratégiques ont été exagérés, que ce soit dans l’extraction minière ou pétrolière. Nos projets de sables bitumineux prennent deux à trois décennies à exploiter. Le Canada est un pays souverain, il peut fermer le robinet quand il le souhaite, sans problème. Et notre pétrole ne va même pas en Chine, mais aux États-Unis.

Je ne dis pas que la sécurité ne doit pas faire partie de l’équation. Ma crainte, c’est plutôt que si vous essayez de bâtir une relation avec la Chine en ne considérant qu’une seule variable – la variable sécuritaire ou celle des investissements –, vous allez vous retrouver avec une perspective faussée et une politique qui ne fonctionnera pas et vous mènera sans doute droit au mur. Même les États-Unis ne voient pas la Chine de cette façon.

ICM : À quel point la demande croissante de la Chine est-elle importante pour le secteur minier ?

GH : Vous n’avez même pas à vendre un seul kilo de votre produit à la Chine; il importe peu vous le vendiez aux États-Unis, au Japon ou à l’Europe et qu’il ne se rende jamais en Chine : le prix que vous obtenez, que les sociétés minières obtiennent pour leur production, est plus élevé du simple fait de la demande chinoise. Même quand vous n’avez pas de contrat de service avec la Chine, celle-ci fait tout de même partie de l’échange, d’une certaine façon.

ICM : La transformation locale des minerais est un enjeu délicat dans plusieurs régions du Canada. Au Québec, les syndicats voudraient voir le gouvernement exiger des sociétés étrangères qu’elles produisent leur acier sur place. Pensez-vous qu’une telle demande soit raisonnable ?

GH : Je suis tout à fait favorable à la transformation de minerais au Canada là où ça peut se faire de façon viable. Mais en exigeant simplement la transformation lorsque ce n’est pas viable, vous n’allez pas obtenir grand-chose parce que vous ne pouvez pas forcer une société à acheter votre ressource. Le minerai de fer se trouve assez aisément. La Chine est un grand acheteur du Brésil, de l’Australie, de l’Indonésie, et dans une petite proportion seulement, du Canada.

Dans le cas des ressources de plus haute valeur, et bien sûr le pétrole est un cas classique, exiger la transformation pourrait se faire plus aisément. Mais même en Alberta, la question ne cesse de nous tourmenter, car en théorie nous pourrions bien raffiner notre pétrole et exporter de l’essence ou du kérosène, mais ce n’est pas toujours économiquement viable. Si vous demandez aux Albertains, ils vous diront bien sûr qu’ils préféreraient raffiner. Je comprends également la Colombie-Britannique de vouloir vendre des produits dérivés plutôt que des rondins et le Québec de vouloir transformer son minerai de fer. Mais vous ne pouvez pas ignorer la logique économique et simplement tordre le bras des sociétés minières : vous allez tuer votre industrie. Évidemment, ça vaut le coup d’explorer les possibles équations avec les partenaires qui achètent votre ressource, mais si ce n’est pas viable, cela n’arrivera tout simplement pas.

ICM : Quel impact la Chine aura-t-elle sur le marché mondial dans les prochaines années ?

GH : Ce ne sont pas que de bonnes nouvelles, mais si on admet que l’Arctique continuera à fondre, l’un des pays qui pourrait en bénéficier le plus serait la Chine. En passant par l’Arctique, le délai de transport de Shanghai à Rotterdam s’en trouverait réduit de 66 %.

Et quel pays a le plus grand appétit pour les minerais de l’Arctique, des Territoire du Nord-Ouest ou du Yukon ? La Chine, certainement, étant donné sa consommation et ses capitaux. L’exploration dans l’Arctique fait peu de sens économiquement pour le moment, mais les circonstances pourraient changer avec l’ouverture de l’Océan Arctique. Je ne dis pas « Que vienne le réchauffement climatique », mais si celui-ci se produit, ce ne sera pas sans effet sur l’industrie minière canadienne et la viabilité des projets miniers dans l’Arctique.

Publier un commentaire

Commentaires

Version PDF